Zao Wou-Ki. L’espace est silence

Sidney Waintrob, Zao Wou-Ki dans son atelier de la rue Jonquoyen en 1967, devant les peintures 29.09.64 et la première version de 21.09.64, 1967. Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris 2018Photo Sidney Waintrob, Budd Studio© David Stekert, Budd Studio, 2018

Sidney Waintrob, Zao Wou-Ki dans son atelier de la rue Jonquoyen en 1967, devant les peintures 29.09.64 et la première version de 21.09.64, 1967. Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris 2018Photo Sidney Waintrob, Budd Studio© David Stekert, Budd Studio, 2018

Les expositions consacrées à l’œuvre du peintre sino-français Zao Wou-Ki (1920-2013), sont rares. Si rares (la dernière au Jeu de Paume remonte à quinze ans) que la rétrospective organisée actuellement par le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris fait figure d’événement majeur. Et ce, pas seulement pour fait d’exception muséale.

Les quarante œuvres – huiles sur toile et (quelques) encres sur papier – exposées dans les quatre salles (seules disponibles pour cause de travaux) de l’institution parisienne, sont toutes des pièces exceptionnelles, tant par leur grand format que par leur qualité.

Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, février-juin 1991. Triptyque, 1991. Huile sur toile, 194 x 483 cm. Collection particulière. Photo : Jean-Louis Losi Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, février-juin 1991. Triptyque, 1991. Huile sur toile, 194 x 483 cm. Collection particulière. Photo : Jean-Louis Losi Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Le précieux soutien d’Henri Michaux

Quand, sur les conseils de l’attaché culturel Vadime Elisseeff qui le découvrit, Zao Wou-Ki quitte son pays (un an avant le régime communiste) et débarque en France en 1948, le monde de l’art amorce son grand déménagement. Les yeux se tournent désormais vers l’Amérique où une nouvelle place forte est en train de se construire.

Néanmoins, si l’École de Paris d’après-guerre commence à perdre de son pouvoir d’attraction au profit de New-York où l’on s’essaie à l’expérimentation avant-gardiste, l’activité artistique y est encore intense, son cosmopolitisme riche et fructueux.

Zao Wou-Ki fréquente Jean-Paul Riopelle, Sam Francis, Nicolas de Staël, Pierre Soulages, Hans Hartung à la Galerie Dausset (rue du Dragon, Paris 6e) ; il a pour voisin d’atelier Alberto Giacometti (rue du Moulin-Vert, Paris 14e) ; il se lie d’une solide et durable amitié (plus de trente-cinq ans) avec Henri Michaux qui, après la Lecture de huit lithographies de Zao Wou-Ki (1950), lui ouvre les portes de la galerie de Pierre Loeb en 1951. Michaux encore, qui l’incite à travailler à l’encre dont il se tient à distance en raison de son caractère par trop « chinois ».

Timidement d’abord, Zao Wou-Ki réalisera tout de même quelques encres mêlées à l’aquarelle dans les années 1950, puis s’y consacrera plus largement au cours des années 1980. Celles – magnifiques –, réalisées à plat et exposées ici, datent des années 2000. Ascétisme de la palette, assourdissement des noirs, neutralité du support. Pour paraphraser Michaux, à qui l’on doit le sous-titre de l’exposition, le silence des vides de l’espace est ici criant.

Ces encres sont un miracle d’équilibre, de légèreté, d’air, de musique et de poésie. Plus qu’un retour aux origines culturelles du peintre auquel on aurait tort de vouloir les réduire, elles sont probablement la meilleure formulation de l’épure vers laquelle Zao Wou-Ki n’aura cessé de tendre durant toute sa carrière.

Zao Wou-Ki, Sans titre, 2006. Encre de Chine sur papier. 97 x 180 cm Collection particulière. Photo : Naomi Wengner Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Zao Wou-Ki, Sans titre, 2006. Encre de Chine sur papier. 97 x 180 cm Collection particulière. Photo : Naomi Wengner Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

 

Paul Klee, et le passage à l’abstraction

C’est au cours de cette même année 1951, après un séjour en Suisse, que Zao Wou-Ki fait sa « rencontre » avec Paul Klee (1879-1940), qui l’amène progressivement à abandonner toute figuration. Trouvant dans l’abstraction le moyen de libérer son art, le jeune peintre (il n’a alors que 31 ans) laisse apparaître au cours de la décennie une nouvelle forme d’expression picturale que la critique, par besoin rassurant de catégoriser, désigne bientôt de la formule « abstraction lyrique ».

Zao Wou-Ki, lui, ne se réclame d’aucune école, d’aucun système. Sans limite (ce que son prénom « Wou-Ki » signifie), sans a priori, ni horizon, que celui peut-être des impressionnistes – les Nymphéas de Claude Monet en particulier – auxquels il ne cesse de penser depuis sa jeunesse. De même qu’à Henri Matisse, un de ses phares à qui le peintre rendra un hommage pour le moins « appuyé » en 1986 (Hommage à Matisse).

Zao Wou-Ki invente donc, progresse sans dessin préparatoire dans l’inconnu, à la recherche du nouveau. Ainsi, déclarait-il simplement à Libération en 1993 :

« Sincèrement, je ne sais pas ce que je fais. Je peins ce que j’ai envie de peindre et petit à petit quelque chose arrive, qui est souvent raté. Alors on recommence, on continue. C’est aussi bête que ça. Je barbouille, quoi. Avec l’envie d’exprimer le plus de choses possibles avec le maximum de simplicité. Jusqu’à maintenant, je n’y suis pas encore parvenu. »

Seul le geste compte pour cet homme issu d’une famille de lettrés et très tôt sensibilisé à l’art de la calligraphie. Primauté est donnée à la confrontation avec le support, au déploiement des lignes et de la couleur qui font naître d’étonnantes visions, à mi-chemin de la finesse d’une certaine tradition chinoise et de la modernité occidentale. Si bien que l’œil du spectateur ne reste jamais muet devant les œuvres de Zao Wou-Ki. Selon la méthode de lecture adaptée du principe de Rorschach, chacun peut y voir « son » tableau, et les professeurs y trouver matière à exercices de sensibilisation à la peinture non figurative.

Zao Wou-Ki, 10.09.72 - En mémoire de May (10.03.72), 1972. Huile sur toile 200 x 525.7 cm. Don de l’artiste à l’État en 1973 .Attribution au Centre Pompidou, Musée national d'art moderne/CCI, Paris. Photo : Dennis Bouchard Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Zao Wou-Ki, 10.09.72 – En mémoire de May (10.03.72), 1972. Huile sur toile 200 x 525.7 cm. Don de l’artiste à l’État en 1973 .Attribution au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne/CCI, Paris. Photo : Dennis Bouchard Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Des paysages peut-être

En 1954, Zao Wou-Ki fait la rencontre du compositeur Edgar Varèse dont les expérimentations musicales recoupent les siennes propres. Qu’ils soient l’un et l’autre en quête d’inouï et d’invisible, c’est toujours le monde existant, ouvert à l’espace des sensations, qu’ils tentent d’absorber et de retranscrire. Et comme rien ne naît à partir de rien, que l’on ne crée pas ex nihilo, la peinture de Zao Wou-Ki laisse toujours deviner un paysage, fût-il mental ou cosmique. Il y a toujours chez lui présence d’éléments, de gaz, de fumées, de poussières (d’étoiles), qui nous évoquent quelque formation accélérée des premiers temps de l’univers. À moins qu’il ne s’agisse de réminiscences prisonnières des strates du geste, de lointains paysages issus de la peinture classique chinoise, vus et étudiés durant sa longue formation aux Beaux-Arts de Hangzhou. Quoi qu’il en soit, Vent (visible au Centre Georges Pompidou), en 1954, est sa première toile « abstraite ».

En 1956, Zao Wou-Ki peint la bien nommée Traversée des apparences, qui se distingue par l’extraordinaire inquiétude de ses camaïeux. On admire le travail de désaturation de la palette livide, légère, vaporeuse ; au centre, un brouillage de lignes, des impressions de figures ou zones chromatiques indéterminées dans lesquelles la forme est comme engloutie, diluée, fondue. C’est complexe, étourdissant ; un bel embrouillamini de tâches, points, flaques, signes et symboles inédits, linéaments fuyants et douloureux.

Zao Wou-Ki, 03.12.74, 1974. Huile sur toile, 250 x 260 cm. Centre national des arts plastiques / Fonds national d’art contemporain. En dépôt au musée des Beaux-Arts, Orléans. Photo : Droits réservés Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Zao Wou-Ki, 03.12.74, 1974. Huile sur toile, 250 x 260 cm. Centre national des arts plastiques / Fonds national d’art
contemporain. En dépôt au musée des Beaux-Arts, Orléans. Photo : Droits réservés Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Le plaisir de la flânerie visuelle

Jamais l’artiste, naturalisé français en 1964, ne cherche la référence, les repères faciles qui orientent et rassurent. Pour aborder et comprendre le « paysagisme abstrait » de cette œuvre parfaitement concrète, pleine de matérialité et de palpitations naturelles, il faut accepter de se perdre, errer, flâner, sentir, entendre, vibrer. Aimer.

Zao Wou-Ki nous y convie avec douceur ; il nous emmène aux confins d’un espace original dans lequel l’amplitude de son geste se trouve tout entier inscrite. Et ce n’est pas sans raison si le cadre de ses tableaux ira s’élargissant, devenant triptyque ou même quadriptyque, pour atteindre les cinq mètres sur deux de haut, et s’offrir ainsi les moyens de tracer un vaste réseau de routes et de chemins que nous suivons avec délice.

La peinture de Zao Wou-Ki est magnifique, sensuelle, lyrique. Certains tableaux panoramiques invitent à la plongée, à l’expérience immersive (Décembre 89-février 90, 1959-1990 ; Hommage à Claude Monet, 1991 ; Le vent pousse la mer, 2004). D’autres, quasi carrés (250 x 260 cm), sont des bouts de nature : mare, mer, monts… (03.12.74, 1974 ; 05.03.75-07.01.85, 1975-1985). Ou des sortes de réactions chimiques (précipités ? oxydations ?), de belles moisissures qu’on aurait placées sous la loupe. À chaque fois, à chaque détour du tracé, ou des hasards de l’empâtement (toujours léger), et des accidents ou superpositions de couleurs, coulures ou éclaboussures de la brosse, les grandes toiles nous parlent dans un langage singulier, étranger et familier à la fois.

Philippe Leclercq

 

• L’exposition Zao Wou-Ki se tient au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (XVIe) jusqu’au 6 janvier 2019. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures, nocturne le jeudi jusqu’à 22 heures.

 

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