Shoah et bande dessinée

Shoah et bande dessinée © Enki Billal

Shoah et bande dessinée © Enki Billal, Mémorial de la Shoah

La première fois que l’on a parlé d’un génocide dans une bande dessinée, c’était en 1919. On voyait des camps de concentration ottomans. Il était donc question du sort des Arméniens, et c’était dans un album mettant en scène… Bécassine.

Longtemps après, dans les années 2000, ce génocide donnera lieu au Décalogue, le génocide rwandais à d’autres bandes dessinées, et les crimes commis par les nazis envers les tsiganes ou homosexuels figureront eux aussi dans des albums que l’on peut feuilleter dans la dernière salle de l’exposition « Shoah et bande dessinée » qui vient de s’ouvrir au Mémorial de la Shoah à Paris.

Il va de soi que cette anecdote, découverte dans l’excellent catalogue accompagnant l’exposition, ne fait pas le cœur du sujet, lequel serait plutôt donné par le sous-titre du livre, L’image au service de la mémoire. Ce qui ne va pas de soi et suppose une réflexion sur l’image, sur la fiction et sur le témoignage aussi intense que celle que nous avons connue dans le domaine littéraire, et bien sûr le cinéma. Pour nous résumer, que montrer quand on parle de la Shoah ?

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"La bête est morte", d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes), Gallimard, novembre 1944.

« La bête est morte », d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes), Gallimard, novembre 1944.

Premiers jalons historiques

L’exposition, comme le catalogue, pose d’abord des jalons historiques. Si l’on s’en tient au génocide des Juifs, central ici, tout commence par un silence ou un évitement. Les premières bandes dessinées conçues pendant et juste après la guerre n’évoquent pas le crime. Du côté des comics, rien ou presque.

Si Superman ou d’autres superhéros entrent dans les camps, c’est pour casser la figure à un méchant nazi. Les règles de publication préconisent des contenus positifs, jamais choquants, un peu semblables, au fond, à ce code Hayes qui régente Hollywood. Mais ce n’est pas la seule raison de cet évitement : l’antisémitisme est assez puissant aux États-Unis, et on ne veut pas donner l’impression que la guerre menée contre Hitler et son régime est celle des Juifs.

Au même moment, une bande dessinée comme La bête est morte, de Calvo, est plus clairvoyante. Quelques cases font des allusions directes à l’Affiche rouge, dont on connaît la teneur xénophobe et antisémite, d’autres montrent des déportés montant dans un wagon. Qu’il s’agisse d’animaux n’y change rien. On sait la force de la fable et on y reviendra.

"Kent Blake of the Secret Service # 14" : “The Butcher of Wulfhausen”, de Sam Kweskin (dessin et encre), Marvel, 1953, Collection particulière de Steven M. Bergson, Sequential Art Judaica Collection (Toronto, Canada).

« Kent Blake of the Secret Service # 14 » : “The Butcher of Wulfhausen”, de Sam Kweskin (dessin et encre), Marvel, 1953, Collection particulière de Steven M. Bergson, Sequential Art Judaica Collection (Toronto, Canada).

L’après-guerre

Après la guerre, en revanche, l’Europe ruinée, détruite aussi bien sur le plan matériel que moral essaie de se reconstruire. Si les témoignages abondent, la plupart restent inaudibles ou pas écoutés. On sait ce qu’en ont dit Robert Antelme, Primo Levi ou Simone Veil. Il en va de même dans les domaines artistiques. Seule une histoire de l’Oncle Paul parue en 1952 évoque le consul Raoul Wallenberg et la déportation des Juifs hongrois, mais dans le contexte de la guerre froide, les auteurs visent surtout le régime soviétique qui a étendu son empire sur l’Europe centrale.

Il faudra attendre les années 1970 pour que soudain la bande dessinée comme les autres arts relatent l’extermination des Juifs d’Europe. Les événements déclencheurs sont d’ordre politique. Le président Pompidou est prêt à gracier Touvier, milicien impliqué dans divers crimes contre les résistants et les juifs français. L’essai sur La France de Vichy, de Paxton, fait l’effet d’une bombe. Le discours national qui prévalait depuis 1945 devient caduc. Des films aussi différents que Lacombe Lucien et Le Chagrin et la Pitié troublent l’image que l’on se faisait de l’Occupation.

Entretemps, et on le verra dans l’exposition, une très belle bande dessinée américaine, Master Race, a quelque peu changé la représentation que l’on pouvait se faire de la Shoah. Cette bande dessinée d’une rare qualité esthétique, empruntant aux codes du futurisme dans certaines cases, montre un criminel nazi confronté à son passé, dans une rame du métro new-yorkais.

 

Histoires d’une région enragée ; "Hummaus", d'Uri Fink (auteur), Kotz Israeli Comics, 2006, collection particulière d’Uri Fink.

Histoires d’une région enragée ; « Hummaus », d’Uri Fink (auteur), Kotz Israeli Comics, 2006, collection particulière d’Uri Fink.

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Art Spiegelman

Master Race date de 1955 mais cette BD aura une influence énorme sur celui qui va tout changer en 1986 : Art Spiegelman. Maus est une révolution. L’artiste impose le monochrome et prend appui sur le témoignage de son père. Cette question du témoignage est cruciale, posée par des œuvres aussi diverses que le Shoah de Claude Lanzmann et Jan Karski de Yannick Haenel, puis de nombreux romans graphiques mettant en scène les témoins ou leurs enfants, ce qu’on appelle la deuxième, voire la troisième génération.

Maus, à sa façon, sidère. Comme l’écrit Anny Dayan Rosenman, la génération d’après, celle d’Art Spiegelman, éprouve une « douloureuse nostalgie d’un temps non vécu ». Cet album est celui qui ouvre et clôt, à sa façon, la question de la représentation. Maus emprunte à la fable ses animaux mais les masques des personnages renvoie aussi à l’idéologie antisémite. On sait quelle place les rats (ou souris) occupe dans sa langue empoisonnée.

Maus n’est pas que cela et dans un texte intense, très personnel, l’écrivain Martin Winkler écrit : « Ce que nous pouvons apprendre sur les camps, nous le savons déjà avant de lire ou de regarder. C’est d’ailleurs pour cela que nous lisons, que nous regardons. Ceux qui ne peuvent pas, ne veulent pas, s’arrangent pour lire autre chose, pour regarder ailleurs. Ce n’est pas de ça que Maus me parle, mais de la relation entre le fils et le père, une relation qui me touche parce qu’elle me semble insupportable : une relation faite de non-dits et de rejets, de déni et de haine. »

Vladek n’est pas aimable, il se comporte mal avec son épouse et avec son fils. Il n’est pas un modèle ; comme l’écrit Winkler, Maus est « une œuvre sur l’humanité de tous les hommes ».

 

"Le Boxeur", de Reinhard Kleist (dessinateur, scénariste), Casterman, 2012, collection particulière de Reinhard Kleist.

« Le Boxeur », de Reinhard Kleist (dessinateur, scénariste), Casterman, 2012, collection particulière de Reinhard Kleist.

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Après « Maus »

Après Maus, d’autres albums paraissent, de plus en plus nombreux. On verra ainsi les planches de Auschwitz, de Laurent Croci, maintes fois primé malgré une énorme erreur quant à ce qu’est le génocide et sa volonté de détruire le judaïsme dans sa totalité.

Il faut aussi mentionner L’Histoire des 3 Adolf, d’Osamu Tezuka, un manga de 1 500 pages qui montre la Shoah par balles aussi méconnue que l’extermination dans les camps, au Japon. Le crime nazi occupe une place curieuse dans l’imaginaire japonais, dans sa façon de raconter sa propre histoire. L’exemple du Journal d’Anne Frank est à ce titre édifiant, mais on la lira ailleurs.

Puis arrive le temps de la contestation ou de la dérision. La première, on le devine est l’œuvre des falsificateurs, des négationnistes ou de ce qu’on appelle la fachosphère. Comme l’écrit Nadine Fresco, « on est dans le chagrin, eux sont dans la jouissance ». Le catalogue présente certaines Une de leurs journaux et analyse le discours souvent suggestif. Il vient de loin.

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"Au nom de tous les miens", tome 1 : "Les fourmis", de Paul Gillon (dessinateur) et Patrick Cothias (scénariste), Glénat, 1986, collection particulière de Nicole Gillon.

« Au nom de tous les miens », tome 1 : « Les fourmis », de Paul Gillon (dessinateur) et Patrick Cothias (scénariste), Glénat, 1986, collection particulière de Nicole Gillon.

La dérision est plus intéressante. Elle est surtout l’œuvre de Charlie Hebdo, dès 1978. Un dessin de Gébé en première page résume Holocaust, feuilleton américain qui a tout déclenché. Le dessinateur dénonce la fiction que devient l’extermination ; les figurants sont appelés à rentrer le ventre. D’aucuns y verront de la moquerie et diront que ce feuilleton a été un événement clé dans l’histoire de la représentation.

La rage de Gébé comme celle de Wolinski ou d’autres est plus perceptible ici, comme dans d’autres bandes dessinées. Le scandale provoqué par Hitler = SS, de Vuillemin et Gourio, album toujours interdit, donne lieu à des tribunes dont l’écho nous parvient à peine assourdi. Jérôme Lindon défend les auteurs, Gébé aussi, mais retenons la sentence alors prophétique de Cavanna : « La haine n’aime pas qu’on rigole. »

Norbert Czarny

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• « Shoah et bande dessinée« , Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris. Tél. :  01 42 77 44 72. Entrée libre tous les jours sauf le samedi de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 22 h, jusqu’au 30 octobre 2017. Métro Saint-Paul ou Hôtel-de-Ville.

• Voir le site de l’exposition.

• Catalogue sous la direction de Didier Pasamonik et Joël Kotek, Mémorial de la Shoah, Denoël Graphic, 160 p.

• Ressources offertes par « l’École des lettres » :  sur le thème de la déportation ; – sur celui de la Résistance.

Voir également sur ce site, notamment :

• Jorge Semprun, une voix dans le siècle, par Yves Stalloni, suivi d’entretiens avec Jorge Semprun et avec Jean Samuel, compagnon de déportation de Primo Levi.

« Le Dernier des injustes », de Claude Lanzmann, par Anne-Marie Baron.

 « In Darkness » (« Sous la ville »), d’Agnieszka Holland, par Anne-Marie Baron.

• Myriam Anissimov, « Vassili Grossman. Un écrivain de combat », par Yves Stalloni.

• Entre Histoire et roman : « Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus », d’Ivan Jablonka, par Norbert Czarny.

• « Aurais-je été résistant ou bourreau ? », de Pierre Bayard, par Norbert Czarny, suivi d’un entretien avec Pierre Bayard.

« Le Fils de Saül », de László Nemes. Immersion dans l’enfer concentrationnaire, par Anne-Marie Baron.

« L’Origine de la violence », d’Élie Chouraqui, par Anne-Marie Baron.

« L’Oubli », de Frederika Amalia Finkelstein : mémoire mécanique, par Norbert Czarny.

• Voir également « Ma guerre. De la Rochelle à Dachau« , de G.-P. Gautier & T. Oger, qui vient de paraître aux éditions Rue de Sèvres, et dont il est rendu compte sur ce site. Cet album se fonde sur le témoignage de Guy-Pierre Gautier, grand-père de l’auteur, survivant de Dachau où il fut déporté après s’être engagé en 1943 dans la brigade « Liberté » des francs-tireurs et partisans de La Rochelle.

"Ma guerre. De la Rochelle à Dachau", de G. P. Gautier & T. Oger, éditions Rue de Sèvres

« Ma guerre. De La Rochelle à Dachau », de G. P. Gautier & T. Oger, éditions Rue de Sèvres.

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