Enquête sur les « Connaissances artistiques des Français »

Lodo du ministère de la Culture et de la CommunicationComment parvient-on à évaluer le niveau culturel d’un pays ?

Le ministère de la Culture et de la Communication a tenté de répondre à cette question en commandant une enquête sur les « Pratiques culturelles des Français ».

L’objet fut d’abord de chercher à apprécier les connaissances de nos concitoyens dans le domaine de l’art. Pour cela, un échantillonnage de cent personnes de 15 ans et plus se sont vu proposer une liste de trente noms de personnalités du monde de l’art et du spectacle à propos desquels ils devaient déclarer les connaître, « ne serait-ce que de nom », ou les « connaître vraiment ». Dans ce dernier cas, il leur fallait choisir entre trois propositions : « J’aime/Je n’aime pas/Je ne me prononce pas ».

Le même questionnaire avait été utilisé en 1988, ce qui permettait d’établir une comparaison à vingt ans de distance.

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Connaissance des trente artistes, 1998-2008

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(Re)connaissance de trente artistes

La première remarque qu’appelle l’enquête concerne le choix des noms composant la liste. Pourquoi le chiffre 30 ? En fonction de quels critères ces noms ont-ils été retenus ? Les différentes formes artistiques sont-elles équitablement représentées ? Des personnalités du monde de la politique, des sciences ou du sport ne méritaient-elles pas de figurer dans ce corpus censé mesurer le champ culturel ?

Cinq femmes dans la sélection : est-ce là représentatif de la domination masculine en ce domaine ?

Pourquoi une telle répartition (Littérature : 8 ; Musique classique et jazz : 4 ; Peinture et sculpture : 4 ; Cinéma, acteurs et réalisateurs : 6 ; Chanson : 4 ; Danse : 2 ; Théâtre : 1 Bande dessinée : 1) ?

Et surtout, pourquoi Johnny Hallyday et pas Julien Clerc ? Jean Gabin et non Gérard Philipe ? Vincent van Gogh et non Paul Cézanne ?  René Char et non André Breton ? Cette sélection n’est certainement pas le fruit du hasard, mais elle semble échapper à l’objectivité scientifique, difficile en la matière.

 

Une liste qui panache culture populaire et « arts nobles »

La deuxième observation touche au classement. Les six premiers de la liste appartiennent tous à une culture qu’on pourrait appeler « populaire » (chanson et cinéma). Tous sont contemporains, dont deux vivants.

Sur les dix premiers, seuls trois noms appartiennent à des arts « nobles » et à des siècles passés, avec le trio gagnant des incontournables : Mozart, Molière Van Gogh. L’amplitude dans ce groupe de tête n’est que de 10 points. Et même 5 si l’on s’en tient aux huit premiers. Ce qui révèle une relative homogénéité.

Sur les dix derniers de la liste, cinq sont étrangers (alors qu’ils ne sont que huit dans la liste complète) : la notoriété semble indexée sur la proximité. Huit sur ces dix derniers appartiennent au XXe siècle : l’actualité ne suffit pas à assurer la familiarité. Deux femmes sont en queue de liste. Deux poètes se retrouvent dans les trois derniers. Flaubert est moins connu que Sartre ; Nerval moins que Duras ; Rohmer moins que Lelouch ; Mahler moins que Mozart.  Ce qui, dans chaque cas, peut s’expliquer.

Entre le premier (Johnny Hallyday) qui obtient un score de 100 ou de 98, et la dernière (Pina Bausch, 8 ou 3 mentions) l’écart est considérable.

Notons au passage que tous les Français intéressés connaissent Johnny Hallyday et une énorme majorité d’entre eux le connaissent « vraiment ». Gainsbourg ou de Funès n’étant pas loin du gagnant.

 

Évolution sur dix ans

La comparaison à deux décennies de distance mérite également le commentaire. Le taux de notoriété évolue positivement : respectivement + 4 et + 1 (ce qui n’est guère significatif). À vrai dire, les différences entre les deux sondages ne sont pas très spectaculaires.

Les enquêteurs souhaitaient montrer que la culture n’est pas constituée « d’un stock immuable de connaissances qui se transmettrait de génération en génération ». La preuve est loin d’être convaincante.

Pour la première question, 15 noms, c’est-à-dire exactement la moitié de la liste, obtiennent un score en évolution de moins de 5 points. Pour la deuxième question, la même (légère) amplitude concerne 14 noms. Quelques références, toutefois, connaissent une progression importante : +17 pour Miles Davis, +16 pour Vincent van Gogh, +14 pour Mozart et Jean Vilar.

Chaque cas considéré devrait recevoir une explication particulière où entreraient l’accès des nouvelles générations à un savoir plus large, l’importance des médias, de l’éducation.

 

Deuxième tableau : « J’aime / Je n’aime pas »

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Apprécisation portée sur les trente artistes, 1998-2008

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On se rend vite compte que la notoriété ne se confond pas avec l’appréciation. Si 100% des Français connaissent Johnny, seulement 59% déclarent l’aimer, ce qui est quand même 5% de plus qu’il y a vingt ans (l’intéressé a-t-il progressé ou la tranche d’âge consultée a-t-elle évolué ?). Un score relativement modeste, inférieur à celui de Mozart et même, motif de surprise, de Mahler, pour s’en tenir au domaine musical.

Celui que les Français placent en tête est un comédien, Jean Gabin, immédiatement suivi par un autre comédien, Louis de Funès, ex æquo avec un chanteur, dans un genre plus ambitieux, Georges Brassens.

Pas de surprise sur le goût pour les « classiques » (Molière ou Van Gogh), mais à noter la bonne tenue de Rodin, de Hugo Pratt, de Miles Davis ou de Kandinsky plus de 70% de suffrages pour chacun).

La littérature obtient des résultats plus décevants : moins de un Français sur deux déclarent aimer Sartre (31% ne l’aimant pas), ou Duras (30% de rejet) ou Louis Labé. Flaubert, Nerval et Char sont à peine au-dessus.

Au niveau des détestations, nous trouvons deux chanteurs modernes (Hallyday et Madonna), juste derrière un compositeur et chef contemporain (Pierre Boulez). Marque d’éclectisme, dans les préférences, comme dans les rejets.

Les réponses du style « ne me prononce pas », quand elles dépassent 20 %, s’appliquent à des artistes réputés difficiles ou confidentiels (Duras, Nerval, Beckett, Char, Labé – toujours la littérature !). Dans cette catégorie, les évolutions sont sensibles de 1988 à 2008, pratiquement toutes dans le même sens, celui de la prise de position, avec des chiffres éloquents concernant Rodin, Beckett, Boulez ou Pina Bausch.

 

À méditer : les faibles performances de la littérature

D’autres commentaires sont possibles ; on pourra les trouver, affinés et précis, sous la plume d’Olivier Donnat dans la communication du ministère, téléchargeable ci-dessous, et dans l’ouvrage que le même a consacré au sujet (éditions La Découverte-Ministère de la Culture et de la Communcation, 288 p.).

Mais à partir de ces rapides données, chacun se fera son opinion – pas forcément négative – sur les connaissances culturelles de nos compatriotes. Un regret personnel : les faibles performances de la littérature… Nos collègues professeurs de lettres ont encore du travail !

Yves Stalloni

• Les connaissances artistiques de Français, 1998-2008. Télécharger le rapport

Enquêtes et publications du ministère de la Culture et de la Communication.

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