« Un voyage à travers le cinéma français », de Bertrand Tavernier

"Un voyage à travers le cinéma français", de Bertrand TavernierCinéma retrouvé

Bertrand Tavernier est le grand cinéaste que l’on connaît, l’auteur de L’Horloger de Saint-Paul, du Juge et l’assassin ou de L627. C’est aussi un grand lecteur qui a créé une collection consacrée au western comme genre littéraire.

C’est enfin et surtout un « passeur », comme l’était François Truffaut, comme le sont Pierre Rissient, son ami, et Martin Scorsese. Il s’est visiblement inspiré du Voyage à travers le cinéma italien et à travers le cinéma hollywoodien du natif de New York pour raconter le cinéma français.

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"Dernier Atout", de Jacques Becker (1942)

« Dernier Atout », de Jacques Becker (1942)

Tout a commencé à Lyon

René Tavernier, son père, est directeur de la revue Confluences. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, il a caché Aragon et Elsa Triolet chez lui et on verra que ce n’est pas sans incidence. Il lui fait très tôt voir des films. Le premier est Dernier Atout, de Jacques Becker. L’enfant a six ans. Il est fasciné par ce qu’il voit et ne doit pas vraiment comprendre. Il s’agit d’une poursuite entre des policiers et des gangsters. Les premiers hésitent entre le chemin par la corniche et un tunnel.

Une passion est née, que des circonstances favoriseront : un passage en sanatorium, à Saint-Gervais, des années d’internat (et de soirées à faire le mur) puis l’arrivée à Paris, et la découverte des très nombreuses salles de quartier que comptait la capitale. Comme Godard, Tavernier est un « enfant de la Libération et de la Cinémathèque ».

Les films américains déferlent sur la France en 1945 mais ils inspirent depuis un certain temps le cinéma de Becker ou d’Edmond T. Gréville, un cinéaste méconnu dont Tavernier a publié les Mémoires et qu’il a ainsi remis au goût du jour.

Il l’a connu quand il avait dix-neuf ans ; Gréville, seul et pauvre vivait difficilement. Le metteur en scène était pourtant l’un des rares à avoir capté le climat de l’avant-guerre et montré la souffrance des réfugiés antifascistes ou antinazis dans Menaces, en 1939. Le voyage de Tavernier propose quelques extraits de films de Gréville, relate des anecdotes éclairantes et met en lumière ce grand méconnu.

"Menaces..." d'Edmond T. Gréville (1940)

« Menaces… » d’Edmond T. Gréville (1940)

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Le film d’un « cinéfils »

Un voyage à travers le cinéma français est le film d’un « cinéfils » pour reprendre le mot valise de Serge Daney, d’un fils tout court et d’un fidèle.

Claude Sautet © Les grands films classiques

Claude Sautet © Les grands films classiques

S’il s’ouvre sur Jacques Becker dont Tavernier admire la rapidité du rythme, la finesse, la justesse et l’empathie dans le traitement des personnages, il se clôt sur celle de Claude Sautet, ami de toujours et ainé qu’il consultait pour tous ses films jusqu’à ce que Sautet confirme au montage le moindre de ses choix pour Capitaine Conan.

Sautet et ses colères, son goût et sa profonde connaissance de la musique, Sautet capable de ravauder un scénario (par exemple celui de La Vie de château, de Rappeneau), Sautet méprisé par une certaine tendance de la critique française qui ne voyait en lui que le cinéaste des années Pompidou. Comme Rissient, Tavernier ne supporte pas les chapelles, les exclusives et excommunications, et son film en porte la trace.

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"Le Crime de Monsieur Lange", de Jean Renoir (1936)

« Le Crime de Monsieur Lange », de Jean Renoir (1936)

.Il aime Aurenche et Bost, ne croit pas aux seules vertus de l’improvisation, et montre, en analysant un mouvement de caméra très compliqué, que Renoir, le « patron » avait parfaitement préparé Le Crime de Monsieur Lange ou La Règle du jeu, contrairement à ce que laissaient croire les tenants de la politique des auteurs.

Ce qui n’empêche pas Tavernier de travailler avec Godard, de sympathiser avec Chabrol : les échanges entre Beauregard, le sympathique producteur de À bout de souffle, et le metteur en scène des Cousins ou de La Cérémonie est très drôle, et ce n’est pas le seul moment où l’on rit. Un extrait de film avec Dario Moreno rappelle que des producteurs peu avisés auraient volontiers préféré le chanteur oriental à Belmondo dans Classe tous risques de Sautet…

Un autre maitre de Tavernier est Melville. Moins sur le plan esthétique que par la relation quasi filiale qu’ils entretiennent. Melville est une sorte de tyran ; ses disputes avec Belmondo ou Ventura, à qui il n’adresse plus la parole (et réciproquement) sur L’Armée des ombres en offre un exemple.

Lino Ventura dans "L'Armée des ombres", de Jean-Pierre Melville (1969), d'après le roman de Joseph Kessel

Lino Ventura et Paul Crauchet dans « L’Armée des ombres », de Jean-Pierre Melville (1969), d’après le roman de Joseph Kessel

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Tavernier, encore jeune homme attend souvent le cinéaste dans les studios de la rue Jenner. Mais à le voir travailler, il apprend le métier qui sera un jour le sien. On sait la fascination de Tarentino ou de John Woo pour l’auteur du Doulos et du Samouraï.

Tavernier est passionné par Léon Morin prêtre, et il admire l’inventivité de Melville tournant Les Enfants terribles, avec la voix off de Cocteau.

Édouard Dermit et Nicole Stéphane dans "Les Enfants terribles", de Jean Cocteau et Jean-Pierre Melville (1950)

Édouard Dermit et Nicole Stéphane dans « Les Enfants terribles », de Jean Cocteau et Jean-Pierre Melville (1950)

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Des classiques que l’on revoit avec bonheur

Tous les films que Tavernier choisit pour illustrer son propos sont des classiques que l’on revoit avec bonheur. Il analyse des séquences, très simplement, montre comment Renoir lie les espaces, utilise les travellings et la profondeur de champ.

Reprenant un extrait de Cet homme est dangereux, tourné par Jean Sacha, il met en relief la technique du cinéaste, apprise au côté d’Orson Welles, et l’on voit comment un divertissement du samedi soir, avec le sympathique Eddie Constantine en héros, doit beaucoup à Citizen Kane ou Othello

Eddie Constantine dans "Cet homme est dangereux", de Jean Sacha (1953)

Eddie Constantine dans « Cet homme est dangereux », de Jean Sacha (1953)

Tavernier présente un mal aimé comme Carné et lui rend justice, après qu’on a vu dans une archive d’une méchanceté incroyable Henri Jeanson dénigrer l’auteur de Hôtel du Nord. Jeanson a écrit le dialogue du film, et le fameux « Atmosphère, atmosphère » d’Arletty acquiert une forte dimension autobiographique.

"Le Beau Temps", de Maryline DesbiollesMais parmi les moments forts du Voyage, on retiendra deux « vies » mise en relief : celle de Jean Gabin et celle du musicien Maurice Jaubert dont Maryline Desbiolles, l’an passé, a si bien raconté l’existence dans Le Beau Temps.

Gabin incarne le Front populaire et ses valeurs : le travail, la solidarité, l’espoir. Il représente aussi la face inquiète ou mélancolique d’une époque et les extraits du Jour se lève, de La Bête humaine ou de Quai des brumes rappellent quel talent il avait pour dire un temps et un pays, la France. Et l’on apprend aussi, incidemment, comment Gabin a soudain eu les cheveux blancs.

 

Jean Gabin et Michèle Morgan dans "Le Quai des brumes", de Marcel Carné (1938)

Jean Gabin et Michèle Morgan dans « Le Quai des brumes », de Marcel Carné (1938)

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La formidable dimension poétique du cinéma français

Les trois heures quinze du film passent comme rien ; elles sont même trop brèves. Tavernier raconte la rencontre entre Aragon et Godard, il évoque la qualité si singulière des musiciens de films, de Kosma à Duhamel, de Van Parys à Delerue. L’écran est constellé de vedettes, Danielle Darrieux, Mireille Balint, Arletty, Jules Berry le cynique, Carette le titi parisien, et Fresnay, Reggiani, mais surtout Simone Signoret dans Casque d’or.

Simone Signoret et Serge Reggiani dans "Casque d'or", de Jacques Becker (1952)

Simone Signoret et Serge Reggiani dans « Casque d’or », de Jacques Becker (1952)

S’il est une qualité qui soudain apparaît, c’est la formidable dimension poétique du cinéma français. Non que le cinéma américain, soviétique ou italien en soit dépourvu, ou le merveilleux cinéma de Mizoguchi ou d’Ozu, mais le cinéma français semble hériter sa poésie de la musique de Ravel et Debussy, des toiles de Monet et Renoir, de Maupassant et de Verlaine.

Si le mot star vient d’Hollywood, l’adjectif lumineux qualifie sans peine ce cinéma des années d’enfance et de jeunesse de Tavernier. On attend une deuxième étape à ce voyage qu’il aura mis cinq ans à concevoir. Restons patient !

Norbert Czarny

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Deux heures d’entretien avec Bertrand Tavernier sur le Forum des images (2010).

• Bertrand Tavernier invité de  l’émission « On en parle pas la bouche pleine » sur France Culture en mai 2016 : première partie, deuxième partie.

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