« Visages villages », d’Agnès Varda et JR, un voyage à travers la mémoire intime et collective du pays

Agnès Varda et JR © Le Pacte

Agnès Varda et JR © Le Pacte

On trouve à la fin de Visages villages une étrange séquence qui définit le film par son contraire.

Agnès Varda et son coréalisateur, l’artiste urbain JR (34 ans), prennent le train.

Direction la Suisse. Rolle, canton de Vaud.

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Les larmes d’Agnès

Les deux récents complices ont rendez-vous avec le génie du lac Léman – Jean-Luc Gordard. Clément climat, curiosité piquée, attente légèrement fébrile. Même le très délié JR n’en mène pas large… Varda raconte, prévient, et redoute. Quoi ? Un caprice, une mauvaise blague… Ce sera l’esquive. Le génie « peau de chien ! » répond à ses visiteurs annoncés par l’absence, ou (selon la bienveillance que l’on veut bien lui accorder) par le titre d’un de ses films adapté (sublimement) en 1963 d’un roman d’Alberto Moravia : le mépris. Seul un rébus griffonné sur une vitre, et adressé à la cinéaste émue aux larmes, signe la débine…

Deux conceptions de l’existence, de l’homme, du partage, et du cinéma, s’affrontent ici. Deux regards qui en disent long : l’un plein, riche, entier, chaleureux, aimant, valorisant, dirigé vers les gens et le monde, l’autre tourné vers l’émonde, coupé des autres, isolé derrière des lunettes noires comme celles de JR portées aujourd’hui d’un bout à l’autre du film… Des lunettes noires que Varda demande sans cesse à ce dernier d’ôter, comme autrefois celles du pape de la Nouvelle Vague, et qui cristallisent tout ce qui fait écran, qui nuit à l’échange des regards, qui obstrue les liens directs, honnêtes et francs entre les êtres, si précieux aux yeux de la réalisatrice de Cléo de 5 à 7.

Varda fait de cette singularité un petit enjeu de mise en scène parfaitement significatif de sa cinématographie et de son esprit de traverse. Une porte close, une impasse ne sont jamais une voie sans issue pour elle. En faisant un pas de côté (qui redéfinit précisément le regard), l’absence ou le vide se remplit d’un intérêt nouveau à méditer, comme ici face à l’étendue lacustre où les deux artistes vont refermer le film…

Agnès Varda et JR © Le Pacte

Agnès Varda et JR © Le Pacte

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(Auto)portraits

À mi-chemin des chères petites bourgades de l’une et des immenses portraits collés sur les parois urbaines de l’autre, Visages villages est un voyage dans le temps, l’espace, l’humain, le sensible. Un voyage, ou plutôt une déambulation seulement guidée par le hasard (« engagé comme assistant », plaisante Varda), les souvenirs, l’inspiration du moment, une rencontre, une discussion autour de quoi s’élabore chaque séquence du film. De l’une à l’autre et sur les routes de France parcourues, souffle alors un vent plaisant de liberté, de légèreté, d’amitié, d’amour même, cocasse, puissamment communicatif et forcément salutaire.

Chacune de ces séquences apparaît comme une sorte de happening collectif au ralenti, un précipité de sens, d’émotions, une histoire qui creuse la mémoire des gens à l’écran et le riche passé de la réalisatrice de Murs, murs (1982), souvent présente aux côtés de JR dans le cadre qui est aussi celui de leur propre histoire, le récit de leur rencontre, de leur amitié et de leur travail en cours.

En tirant le portrait des nombreuses personnes rencontrées, le duo d’artistes plasticiens (rappelons que Varda est elle-même photographe) trace, de fait, les contours de leur autoportrait.

Agnes Varda, JR Cine / Tamaris Social Animals

« Visages Villages » © Agnes Varda, JR Cine / Tamaris Social Animals

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Aller au-devant des gens

Le principe de Visages villages est simple, amusant, primesautier. Varda indique (souvent) la marche à suivre, le chemin à prendre. Le nord, le sud… Où la réalisatrice sait avoir des connaissances, des repères, des hommages à rendre (Nathalie Sarraute, Henri Cartier-Bresson), des souvenirs à revisiter.

C’est ici Jimmy Andreani, le copropriétaire du Cinématographe à Château-Arnoult (Alpes-de-Haute-Provence), qui lui sert de relais pour franchir les limites hautement sécurisées de l’usine chimique Arkéma. C’est là Jacky Patin, le fabuleux facteur de Bonnieux (Vaucluse), rencontré lors d’un précédent tournage, qui permet le contact avec d’autres habitants. C’est là encore une ancienne carte postale qui réactive les souvenirs d’un ex-mineur de Bruay-la-Buissière (Pas-de-Calais) ou la rencontre avec Jeannine Carpentier, la dernière résidente d’un coron menacé de disparaître.

À chaque fois, dans le Val d’Oise, sur la Côte d’Albâtre ou dans l’enceinte du terminal portuaire du Havre, ce sont des conversations qui s’engagent, une parole, une mémoire qui circule, des visages qui s’affichent à l’écran et sur les murs des endroits visités…

Car c’est aussi (et surtout) de cela qu’il s’agit. La promenade des deux acolytes est un voyage à travers la mémoire intime et collective du pays. Pendant que tous les gens rencontrés – agriculteur, ouvriers, retraités, éleveurs de chèvres, camionneuse et femme de docker, etc. – parlent de leur vie présente et passée, JR les prend en photo dans son camion-studio, en tire des formats géants qu’il placarde sur les lieux mêmes de leur existence, sur leur maison, dans leur rue, leur quartier.

 

"Visages Villages © Le Pacte

« Visages Villages © Le Pacte

Par ce geste spectaculaire, l’artiste-photographe assure le lien entre visages et villages, entre les mots et les corps. L’artiste globe-trotteur (JR s’affiche partout dans le monde, de Rio à Shanghai, de Los Angeles à Jérusalem) interroge la géographie publique, et le rapport que les êtres entretiennent avec elle. Il pousse les individus à renouveler le regard qu’ils portent sur leur environnement proche ; il les amène à questionner la manière dont ils s’impliquent dans l’espace et comment ils se l’approprient, comment ils en font un territoire qui leur ressemble d’autant plus ici que JR y propage leur propre image photographique.

Le mur (on songe également à celui virtuel de Facebook) devient un lieu d’expansion de soi, un moment de réelle annexion de l’espace commun, mais il apparaît aussi comme l’endroit d’une perte de soi, de sa propre image exhibée et vue par la foule qui, amusée, interloquée ou admirative, reprend les portraits géants en photo pour les diffuser sur les réseaux sociaux. Un geste d’élargissement redoublé qui tourmente notamment Nathalie Schleehauf. Après s’être prêtée à l’exercice de JR, la timide serveuse de Bonnieux voit là une confiscation de son image par la mise en scène photographique, par le gigantisme de son corps exposé, démultiplié et éparpillé ensuite sur la Toile.

 

Agnès Varda et JR © Le Pacte

Agnès Varda et JR © Le Pacte

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Capter l’éphémère

À la manière des immenses collages de JR, Visages villages est un road-movie en forme de charade visuelle. Les fréquentes remontées des deux voyageurs dans la capitale assurent la collure du bord à bord malicieux des images que Varda aime tant pratiquer (Les Glaneurs et la glaneuse, 2000 ; Les Plages d’Agnès, 2008).

Là, à Paris, Varda et son jeune partenaire s’arrêtent, font retour sur eux-mêmes, auscultent l’état du film et se taquinent. Ces pauses ne sont pas seulement un artifice pour rythmer ou agrémenter le récit ; elles constituent l’aveu d’une nécessité physique pour la cinéaste, bientôt nonagénaire, qui ne fait pas mystère de son corps vieillissant et de sa dégénérescence visuelle.

JR, qui aura appris durant leur longue promenade commune à la connaître et à l’aimer, s’en émeut, et décide de mettre l’œil de celle-là qui voit désormais flou au centre de son viseur photographique et d’en faire un collage géant sur les wagons-citernes de la vallée de la Durance. Manière plaisante de rendre hommage à cette femme qui aura si souvent vu juste au cours de sa carrière de cinéaste engagée, notamment dans des combats féministes auxquels elle ne manque pas de faire écho ici.

"Visages Villages © Le Pacte

« Visages Villages © Le Pacte

En photographiant, et en glanant la parole des gens, JR et Varda s’attachent ici à raviver leur mémoire, et font du cinéma – l’essence même de cet art – le moyen de capter l’éphémère pour l’immortaliser.

Enfin, une belle séquence normande pousse à la fois à s’interroger sur la validité de l’utopie cinématographique et sur la fragilité du souvenir : une vieille photographie, prise par Varda en 1954 (il s’agit de son ami défunt et photographe Guy Bourdin), est agrandie et collée par JR sur un blockhaus tombé de la falaise sur la plage de Sainte-Marguerite-sur-mer (Seine-Maritime). La force ontologique de l’image lui redonne une prégnance, une réalité troublante, qui le lendemain matin a disparu. Emportée par la marée…

Guy Bourdin, « homme des plages », pour paraphraser le Patrick Modiano de Rues des boutiques obscures, nous sommes tous des « hommes des plages » dont le sable « ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».

Philippe Leclercq

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