« Une année polaire », de Samuel Collardey

"Une année polaire", de Samuel Collardey © Ad Vitam

« Une année polaire », de Samuel Collardey © Ad Vitam

Le cinéma de Samuel Collardey, inscrit aux dispositifs d’éducation à l’image proposés par l’Éducation nationale et l’Institut français (MyFrenchFilmFestival, Prix Jean-Renoir des lycéens, Collège au cinéma), cultive le même jardin depuis dix ans. Chacun de ses films s’enracine dans un milieu socio-professionnel méconnu du héros et narre une histoire de paternité et de filiation contrariée.

Qu’il soit apprenti-paysan (L’Apprenti, 2008), aspirant footballeur (Comme un lion, 2013), pêcheur reconverti (Tempête, 2016) ou comme ici instituteur débutant, le personnage principal doit toujours faire l’apprentissage des autres pour convaincre et faire groupe.

Ce principe dramaturgique culmine même dans Une année polaire, puisqu’à l’écueil culturel et à l’éloignement géographique s’ajoute la barrière linguistique pour Anders, vingtenaire danois, parti enseigner sa langue aux jeunes Inuits d’un village du Groenland (Tiniteqilaaq). Très vite, l’ardeur du néo-professeur se refroidit à la glaciale atmosphère ambiante ; l’enthousiasme premier fait place aux doutes, à la solitude, au rejet. De ses élèves d’abord, qui le méprisent ouvertement, puis des adultes qui le considèrent comme un représentant de l’État colonisateur.

"Une année polaire", de Samuel Collardey © Ad Vitam

« Une année polaire », de Samuel Collardey © Ad Vitam

Fiction documentaire

Pour sa quatrième réalisation, Collardey s’aventure aux confins du septentrion pour interroger la question de l’étranger et les moyens propices à la rencontre. Fidèle à sa méthode de travail, le réalisateur a lui-même observé les individus dans leur milieu durant les longs mois d’écriture du scénario, puis il les a invités à jouer leur propre rôle à l’écran – c’est notamment le cas d’Anders (Hvidegaard) qui a vécu sa première année d’enseignement en quasi parallèle du tournage.

Son film, élaboré au plus près de son ancrage naturel et humain, revêt un solide aspect documentaire, faisant la part belle (un peu décorative cependant) aux gestes traditionnels et aux paysages sous la neige desquels se cache une réalité sociale moins reluisante, hélas occultée ici.

On regrettera également que son écriture elliptique limite parfois la fiction à l’intention de cinéma, escamotant des étapes du récit menant à la reconnaissance d’Anders par ses hôtes.

"Une année polaire", de Samuel Collardey © Ad Vitam

« Une année polaire », de Samuel Collardey © Ad Vitam

Dialogue de sourds

Fuyant la pression exercée par son père désireux de le voir reprendre l’antique ferme familiale, Anders espère trouver au Groenland le moyen de se construire en éduquant. Non qu’il soit naïf (quoique) ou rempli de certitudes, sa présence dans cette communauté du bout du monde lui apparaît comme une évidence. Une nécessité même. Sa fonction d’enseignant le place de fait au centre du village, au carrefour des générations ; elle le situe au cœur d’un possible brassage culturel.

Or, ce qu’il ne tarde pas à comprendre, c’est que sa venue n’a, au contraire, rien d’une évidence. Est-elle même encore une nécessité ? Anders n’est pas le bienvenu ; il est un intrus dans la société indigène. Il s’adresse en danois à ses élèves qui lui répondent dans leur langue dialectale, sapant illico toute possibilité d’entente. Il leur fait cours sur Martin Luther qu’ils s’en amusent. Le jeune Danois semble alors leur parler de trop loin, à trop de distance de leur univers et de leurs préoccupations intimes. Quel obscur discours ou mauvais catéchisme l’instituteur prétend-il leur transmettre ? Le sens de sa mission doit être reconsidéré. L’homme doit réorienter son enseignement, en partant du monde proche de ses élèves pour les toucher et les intéresser dans leur apprentissage.

Anders s’empresse alors de quérir de l’aide auprès des parents, qui se retournent sur les valeurs traditionnelles de la pêche et de la chasse. Un jeune garçon, lui expliquent-ils pour justifier l’absentéisme de certains gamins, qui n’a pas acquis les rudiments de ces deux activités ancestrales n’a aucune chance de travailler au village après son passage obligé au collège, situé dans une ville lointaine. Et quitter la banquise, c’est rompre avec les siens et mettre en péril la pérennité de la communauté. Le dilemme entre tradition et modernité, repli et ouverture, est dès lors posé, sur fond, nous dit le dialogue, de misère sociale (chômage, violence, alcoolisme, abus sexuels forçant certains enfants à vivre avec leurs grands-parents) qui entrave d’autant le travail de l’instituteur.

"Une année polaire", de Samuel Collardey © Ad Vitam

« Une année polaire », de Samuel Collardey © Ad Vitam

Ouverture

Avant d’envisager quelques réponses, Anders doit savoir questionner et combler la distance qui le sépare encore de ses hôtes. Il doit pouvoir puiser en lui les ressources propres à l’échange ; il doit pouvoir se réinventer (sans pour autant se renier), et embrasser sans retenue la réalité qui l’entoure, pour s’en inspirer et en faire l’outil non seulement de sa nouvelle pédagogie mais également de sa relation à autrui. Il lui faut donc marcher au-devant de ceux qui refusent son empreinte, fouler les territoires encore vierges des êtres qu’il ne connaît pas, des coutumes qu’il ignore, du mode de vie dont il ne sait rien.

Les vœux télévisés de la reine de Danemark, adressés au Groenland au soir du Nouvel An, lui ouvrent définitivement les yeux sur la proximité du monde réel qui l’entoure. Anders sort dès lors de ses murs et « abat » ceux de son école. Il accepte de rompre avec ses règles et ses méthodes, et se rend avec ses élèves sur leur propre terrain (de jeu) et les invite à regarder plus loin et autrement (voir la séance de dessin topographique pratiquée sur le toit de l’école).

Anders traverse également les murs des maisons jusqu’alors fermées à sa présence, brise la glace des réticences, et adapte encore son enseignement (à domicile) pour pallier l’absence exigée par l’apprentissage de la pêche. Mêlé à la population, il en adopte bientôt les gestes, et trouve enfin grâce à ses yeux. L’homme, caché derrière la fonction, apparaît progressivement. Sa voix porte désormais. Il parle, on l’écoute. Il peut accomplir sa mission, et devenir à la mort du grand-père d’Asser, son petit élève turbulent, un « père » pour celui-ci, prenant ainsi le relais d’une éducation traditionnelle pour l’infléchir vers un tracé moderne comme promesse d’ouverture et de renouveau culturel.

Philippe Leclercq

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