« The Lost City of Z », de James Gray, une quête mythique et philosophique

« The Lost City of Z », de James GrayEn 2009, La Cité perdue de Z, de David Grann, journaliste du New Yorker, remporte aux États-Unis un énorme succès de librairie. Cette enquête retrace la vie du major Percy Fawcett, explorateur convaincu d’avoir trouvé en Bolivie une cité qui ferait reculer les frontières du monde connu. Il disparaît mystérieusement avec son fils en 1925 lors de sa troisième expédition.

Cette aventure a lieu au début du XXe siècle, période des grandes explorations comme celle d’Ernest Shackelton parti à la découverte de l’Antarctique et d’Hiram Bingham découvrant le Machu Picchu au Pérou. Brad Pitt se passionne pour ce livre et passe commande du film à James Gray.

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Une soif de découverte obsessionnelle

James Gray n’a jamais tourné de grande fresque épique et n’est jamais sorti de New York. Il accepte cependant ce projet qui l’excite beaucoup et se lance dans l’écriture du scénario. Mais Brad Pitt doit abandonner le rôle principal en raison d’un agenda trop chargé.

Le sixième film de James Gray, tourné en pleine jungle, sort donc après maints déboires et sept ans de réflexion et de mise au point. Un cauchemar ou une « obsession », confie volontiers le cinéaste, obnubilé par le souvenir du tournage d’Apocalypse Now de Coppola, qui a duré un an et demi au lieu des six semaines prévues.

Le réalisateur de Little Odessa, de The Yards et de La nuit nous appartient, à mille lieues de sa zone de confort, adapte cette histoire vraie en prenant le parti de ne pas tourner un film de genre, un film d’aventure à la Indiana Jones et de se concentrer sur les conflits intérieurs de l’explorateur.

Car Percy Fawcett souffre d’être rejeté par la bonne société britannique en raison du lourd passé de son père, alcoolique et viveur. Privé de toute décoration civile ou militaire, il ne pense qu’à réparer cette blessure narcissique par de hauts faits de guerre ou par des expéditions sensationnelles. Cette soif de découverte devient obsessionnelle et lui fait abandonner trois fois sa famille, qui s’agrandit à chaque retour de voyage, et sa vie rangée aux côtés de son épouse Nina.

Sienna Miller dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

Sienna Miller dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

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Le combat quotidien pour trouver sa place dans un groupe

Il est possible que cet homme frustré mais combatif ait rappelé à James Gray le combat de son père enseignant pour réussir, retracé dans The Yards. « Il a voulu tenter sa chance et monter sa société, qui s’est vite retrouvée en liquidation, une période assez dure pour notre famille. Il en a monté une autre, qui faisait de la sous-traitance pour le métro de New York. Il a eu des démêlés avec la justice. J’ai toujours senti chez mon père une profonde déception de n’avoir pas pu devenir riche et s’élever socialement », raconte-t-il dans la belle interview-fleuve réalisée par Laurent Rigoulet pour Télérama. Et il ajoute qu’à ses yeux c’est Bernardo Bertolucci, qui, dans Le Conformiste, a le mieux traduit « le combat quotidien pour trouver sa place dans un groupe, exister à l’intérieur d’un système, le désir viscéral d’en faire partie même si ce système est horrible. Ou alors de l’affronter, même si cette opposition devient elle-même une prison mentale ».

The Lost City of Z, plus onirique que réaliste, nous fait vivre cette obsession suicidaire de réussir pour s’intégrer à la bonne société londonienne. D’autant plus que dès que Fawcett arrive à son but et entre dans le cercle des privilégiés, il s’en désolidarise totalement. Sagesse ou folie ?

Charlie Hunnam, Tom Holland dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

Charlie Hunnam, Tom Holland dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

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 L’impossibilité d’échapper à sa condition

L’œuvre du cinéaste revient constamment sur l’impossibilité d’échapper à sa condition, de changer le cours de sa destinée. Dans un pays régi par le concept de mobilité sociale, il est troublant pour un Américain de reconnaître à quel point il est difficile à des personnes nées dans certains milieux d’en changer et de s’en sortir.

Toute l’œuvre de Philip Roth traite ce sujet brûlant. C’est pourquoi les films de James Gray sont souvent des tragédies où les personnages ne parviennent pas à infléchir le cours de leur destin. La réussite est souvent due au hasard, ou à la chance. Ici elle est due à l’obstination. D’autant plus que faire admettre à des Anglais civilisés et fiers de leur empire colonial que les habitants de cités lointaines ne sont pas forcément des sauvages est voué à l’échec.

Autres contre exemples pour James Gray : Fitzcarraldo, le « conquistador de l’inutile », ou Aguirre, la colère de Dieu, poursuite d’une chimère démesurée, tous deux de Werner Herzog. Sa priorité à lui n’est pas de faire le portrait d’un mégalomane, mais de faire comprendre l’humanité des indigènes et de ne pas se montrer condescendant, malgré la vision colonialiste inévitable inhérente à l’époque.

Charlie Hunnam, Tom Holland dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

Charlie Hunnam, Tom Holland dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

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L’utopie d’une fusion de mondes opposés

Le film repose sur le montage alterné d’épisodes dans la forêt tropicale et de scènes en Europe où l’explorateur part pour la Somme pendant la guerre de 14 ou tente de convaincre ses pairs de la respectable London Geographical Society de l’existence de Z, la fameuse cité dont il croit avoir découvert des traces. Aussi dures que celles de la jungle, les épreuves de la guerre mettent en évidence sa noblesse de caractère, son courage exemplaire, son dévouement illimité.

La séquence du discours de Fawcett à la société de géographie, où les indigènes sont traités sans scrupules de sauvages par tous ces savants méprisants qui se laissent aveugler par leur sentiment de supériorité et qu’il est impossible de ne pas comparer eux-mêmes à des sauvages est d’une subtilité qui vaut tous les dialogues explicites sur le sujet.

Comme l’a fait remarquer Jean-François Rauger lors de la première à la Cinémathèque française, tout le film repose en fait sur le rêve ou l’utopie d’une fusion de mondes opposés, hallucinée dans l’extraordinaire dernier plan. Sa force vient du fait que le montage est ici non seulement un procédé technique au service de la narration mais devient le vecteur même de la quête mystique ou métaphysique de ce qui peut unir des univers antinomiques, de ce qui rapproche et sépare les « civilisés » des « sauvages », les hommes des femmes, les pères des fils.

Angus Macfadyen, Charlie Hunnam, Edward Ashley, Robert Pattinson dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

Angus Macfadyen, Charlie Hunnam, Edward Ashley, Robert Pattinson dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

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Une méditation sur l’autre et soi

Ainsi, lorsque alternent des travellings latéraux faisant défiler les paysages d’Amazonie vus de la fenêtre d’un train avec des plans intimistes de caresses d’une femme endormie, s’impose une méditation sur l’autre et soi, ou plutôt sur cette présence de l’autre en soi-même et sur l’interrogation lancinante sur la part de l’autre dans ce que je suis.

L’autre pouvant être aussi bien l’épouse, qui constitue la part de raison et d’équilibre, l’enfant révolté par ce qu’il prend pour de l’indifférence de la part de son père ou le cannibale d’Amazonie. Car à son habitude, Gray s’est intéressé aux relations familiales et à l’évolution du rapport entre père et fils aîné. D’abord indigné de voir son père abandonner sans cesse sa famille, ce dernier ne rêve bientôt plus que de le suivre, pour son malheur.

Charlie Hunnam dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

Charlie Hunnam dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

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Le cinéma, puissant créateur de mythes

Le rythme du film est déroutant au premier abord. La séquence par épisodes fait passer les années d’exploration dans la jungle comme des heures ou des jours tout au plus. On pourrait croire à une maladresse mais en réalité le cinéaste à la fois adopte le point de vue de Fawcett, constamment habité par son obsession, et se situe dans une histoire en voie de mythification, c’est-à-dire dans cette temporalité paradoxale du mythe, rattachée au temps primordial et fabuleux des légendes.

Le cinéma est un puissant facteur de mythes et nous fait assister ici à la naissance d’un héros qui sera appelé « le Livingstone d’Amazonie ». Les images des deux hommes dans un état second transportés par leurs ravisseurs achèvent cette sortie hors du temps réaliste.

On a échafaudé toutes les hypothèses possibles sur leur disparition, mais la plus probable est qu’ils aient été mis à mort. Bien que Mme Fawcett n’ait jamais perdu l’espoir de retrouver son mari et son fils.

Charlie Hunnam dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

Charlie Hunnam dans « The Lost City of Z », de James Gray © StudioCanal

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Une quête à la fois exploratoire, humaine et philosophique

La photo splendide du chef opérateur Darius Khondji, une distribution britannique de qualité marquée par le jeu sobre et inspiré de Charlie Hunnam (vu dans la série Sons of Anarchy), de Robert Pattinson, révélé par la saga Twilight mais méconnaissable ici, et de la grande comédienne Sienna Miller dans le rôle de l’épouse héroïque, rendent ce film inoubliable. Même si on peut le considérer à la première vision comme une épreuve physique et morale, il vous poursuit par la grandeur de sa quête à la fois exploratoire, humaine et philosophique.

Alors si on veut en savoir plus sur le personnage hors-norme de Percy Fawcett, il faut lire le texte d’où le film a été tiré, traduit en français chez Robert Laffont, et qui vient de paraître en poche dans la collection “Points”. Une lecture particulièrement instructive et passionnante.

Anne-Marie Baron

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