« The Hateful Eight » – « Les Huit Salopards » –, de Quentin Tarantino

"Les Huit Salopards", de Quentin Tarentino

Un opéra gore sur l’Amérique d’après la guerre de Sécession

On connaît Les Douze Salopards de Robert Aldrich (1967) d’après un roman d’E. M. Nathanson, film sur la deuxième guerre mondiale qui a probablement inspiré l’intrigue de Inglourious Basterds. On connaît Les Sept Salopards, réalisé en 1982 par Bruno Fontana et Deux Salopards en enfer, premier film de Tonino Ricci (1970), deux des maîtres du cinéma bis italien.

Telles sont les premières références qui s’imposent pour le titre et le genre du dernier film de Quentin Tarantino ; il doit sans doute le nombre de ses anti-héros au fait que c’est le huitième opus du cinéaste.

 

Comme au bon vieux temps des films à grand spectacle

De longs plans d’ensemble nous transportent sur une vaste étendue enneigée à perte de vue, dominée par un Christ en croix sculpté dans un tronc d’arbre. Ce sont les plaines du Wyoming magnifiées en Ultra Panavision 70 mm anamorphosé comme au bon vieux temps des films à grand spectacle : Les Mutinés du Bounty (1962), les westerns comme La Conquête de l’ouest d’Henry Hathaway, John Ford et George Marshall (1962) ou les péplums comme Ben-Hur de William Wyler (1959) et La chute de l’Empire romain d’Anthony Mann (1964). Le dernier a été Khartoum de Basil Dearden (1966). Charlton Heston a été la vedette de ce genre de films.

Le chef opérateur oscarisé Robert Richardson crée ainsi l’illusion du retour au passé, complétée par la musique d’Ennio Morricone, enregistrée à Prague, alors qu’il n’avait plus fait de musique de western depuis On m’appelle Malabar, en 1981. Certains thèmes proviennent de partitions non utilisées composées pour The Thing (1982) de John Carpenter, maître de l’horreur et de la science-fiction, dont Kurt Russell est un acteur fétiche. Encore une référence générique majeure de Tarantino.

La bande originale – particulièrement importante pour le format 70 mm dont le négatif ne comporte pas de piste son – est composée de six pistes magnétiques « discrètes » offrant une qualité et des possibilités comparables aux systèmes de son numérique ; elle comprend par ailleurs les chansons Apple Blossom des White stripes, Now You’re All Alone de David Hess et There Won’t Be Many Coming Home de Roy Orbison. Dans le livret de l’album (Decca records), Quentin Tarantino explique que cette bande originale est un « acte d’amour » ou encore « le résultat final d’un rêve devenu réalité » et qu’il a ainsi pu travailler avec son compositeur préféré. Et dans son registre favori, dirons-nous, la parodie noire, du western cette fois au lieu du « south(west)ern » comme dans Django unchained.

 

Kurt Russell dans "Les Huit salopards" de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

Kurt Russell dans « Les Huit Salopards » de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

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Un hommage aux genres et aux films cultes

Peu à peu le blizzard s’en mêle et noie le paysage, d’où finit par émerger une diligence ou plutôt la diligence emblématique des westerns. On est à l’évidence dans l’hommage aux genres culte, aux films culte, aux séries culte. Car dans des séries télévisées comme Bonanza, Le Virginien ou Le Grand Chapparal, les héros étaient régulièrement pris en otage par une bande de hors-la-loi. Tarantino tente l’expérience quasi chimique de tourner un film avec seulement les hors-la-loi :

« Pas de héros. Juste un groupe de méchants se racontant tous des histoires qui peuvent être aussi bien vraies que fausses. Enfermons ces gars ensemble dans une pièce avec un blizzard à l’extérieur, donnons-leur des flingues, et voyons ce qu’il se passe. »

Un personnage surgi du brouillard arrête la diligence. Il demande au conducteur de le prendre, mais celui-ci ne peut accepter sans l’autorisation de son passager, un chasseur de prime qui a loué le véhicule pour lui et la prisonnière qu’il emmène à la ville de Red Rock, Daisy Domergue, pour la faire pendre (étonnante Jennifer Jason Leigh, avec son œil au beurre noir !). Présentation, discussion, et John Ruth (Kurt Russell) accueille à bord le major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), soldat de l’Union pendant la récente guerre de Sécession devenu chasseur de primes en route pour livrer les trois cadavres de ses captures.

Un autre passager va s’imposer un peu plus loin, Chris Mannix (Walton Goggins), fils d’un général sudiste, qui va à Red Rock pour remplacer le shérif tué. La conversation s’engage sur le passé et les motivations de chacun. La guerre est très présente dans les esprits, marqués par l’indélébile hostilité du Nord contre le Sud, des blancs contre les noirs et vice versa. Le mot « négro » est prononcé au moins cinquante fois.

 

Walton Goggins dans "Les Huit salopards" de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

Walton Goggins dans « Les Huit Salopards » de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

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Quand le western fait place au théâtre en six actes

Cette entrée en matière longue et bavarde dure plus d’une heure avant l’arrivée à l’étape de la diligence : la mercerie-épicerie de Minnie. Le passage des larges plans d’ensemble au huis-clos de la diligence qui nous a plongés dans une atmosphère intimiste, complice, presque amicale, trouve son prolongement à l’intérieur de l’épicerie, où attendent quatre autres salopards, en apparence pourtant bien tranquilles et de bonne compagnie (Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern et Demian Bichir).

C’est là que le western fait place au théâtre en 6 actes. Unité de temps (les événements se déroulent en une journée), quasi unité de lieu, troupe restreinte. Comme dans Reservoir Dogs, premier film de Tarantino, celui-ci est placé sous le signe de la mystification et de l’imposture, chacun racontant aux autres des mensonges sur sa vie et son identité. L’autofiction généralisée redouble la fiction et appelle l’élucidation, créant une intrigue de plus en plus complexe.

Le récit reste cependant linéaire puisque la structure ne compte que trois flashbacks, annoncés et commentés par la voix off du narrateur-metteur en scène. Les Huit Salopards s’articule alors autour des questions que pose tout film policier, à cette différence près que chacun des personnages est engagé dans leur résolution : comment démêler le vrai du faux ? Qui est qui ? Qui est la taupe ? Chacun y va de ses mensonges et de ses déductions ou ses supputations sur ceux des autres pour découvrir qui a l’intention de tirer Daisy des griffes de son geôlier, bien décidé à la livrer au bourreau. Et chacun fait preuve d’un génie d’enquêteur digne des détectives d’Agatha Christie.

On pense aussi à Huit femmes de François Ozon (2002) d’après la pièce éponyme de Robert Thomas. La vérité se dévoile lentement par bribes à mesure que chacun présente les choses de son point de vue et que l’action prend le pas sur la discussion. Le théâtre se transforme alors en opéra gore.

 

Walton Go"Les Huit salopards" de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

« Les Huit Salopards » de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

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Un microcosme représentatif d’une Amérique en proie à ses démons

Mais surtout, le film, finalement aussi engagé – quoique de façon plus discrète – que les deux précédents films du cinéaste, met en scène un microcosme représentatif d’une Amérique en proie à ses démons d’alors dont elle conserve encore des souvenirs : racisme, xénophobie, violence irrépressible, maniement virtuose des armes à feu. Car les sujets de désaccord ne manquent pas entre ces anciens combattants des deux camps qui campent toujours sur leurs positions.

Si la tension se sent très vite, la pression, elle, monte lentement au fil de dialogues interminables, de diatribes passionnées et d’anecdotes plus horribles les unes que les autres. Le récit fait par Warren de la façon dont il a tué un soldat blanc est à la limite du soutenable. Le choix de la pellicule 70 mm trouve alors une autre justification, donnant une qualité exceptionnelle à l’image proche, faussant les distances entre les personnages, entre les objets, dilatant l’espace et créant un sentiment de claustrophobie. Mais surtout donnant aux visages filmés en gros plans des expressions particulièrement nettes à scruter par les protagonistes, à l’affût du moindre indice de culpabilité, et par le spectateur, curieux de découvrir le coupable avant la révélation finale. La violence éclate alors sous sa forme la plus crue, la plus réaliste et la plus choquante, même pour un amateur d’hémoglobine tel que Tarantino.

 

"Les Huit Salopards" de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

« Les Huit Salopards » de Quentin Tarantino © 2015, The Weinstein Company

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Un espoir en l’humanité malgré tout ?

L’absence dans la salle de ce frémissement d’excitation que l’on sent quand le public s’amuse et se passionne oblige à conclure que ce film n’est pas le meilleur Tarantino. Mais Les Huit Salopards est un film personnel et typique de son style, à décrypter avec patience pour y découvrir les messages et clins d’œil du cinéaste (les mots français par exemple, comme dans Django).

Pessimiste ? Sans doute. Pourtant la – vraie ou fausse – lettre du président Lincoln envoyée à Warren, qui impressionne tant les protagonistes, joue un rôle capital dans l’intrigue. Elle évoque la fin de la guerre, l’abolition de l’esclavage et une figure indiscutable de l’histoire de l’Amérique, adoucissant les contours de ces physionomies sauvages et esquissant la perspective d’un progrès décisif vers une démocratie plus égalitaire, voire un espoir en l’humanité malgré tout.

Anne-Marie Baron

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« Django Unchained », de Quentin Tarantino, par Anne-Marie Baron.

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3 réflexions au sujet de « « The Hateful Eight » – « Les Huit Salopards » –, de Quentin Tarantino »

  1. La rétrospective Sergio Corbucci à la Cinémathèque française m’a permis de constater à quel point Quentin Tarantino s’inspire du film Le Grand Silence, avec JL Trintignant et Klaus Kinski, sorti en France en 1969. Ce film a inspiré le personnage de Durango dans la BD éponyme d’Yves Swolfs. Toute l’oeuvre de Tarantino tourne autour des films de Corbucci – Django, Le Grand Silence – et des premiers westerns de Sergio Leone.La musique d’Ennio Morricone en est la signature.
    On aura l’occasion de s’en convaincre l’hiver prochain lors de la rétrospective Sergio Leone à la cinémathèque.

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