« The Dead Don’t Die ». Jim Jarmusch ou la subversion des genres cinématographiques

Jim JarmuschOn sait depuis Tabou de Jacques Tourneur (Walking with a zombie, 1943) – dont l’atmosphère angoissante est destinée à agir comme la magie vaudou – et les films de George Romero que le genre du film de zombies peut donner des chefs-d’œuvre.

Plus récemment dans Dernier train pour Busan, de Yeun Sang-Ho (2017), à la fois métaphore morale, sociale et politique, les zombies incarnent la contagion de l’agressivité et de l’égoïsme. Leur monstruosité physique met en évidence la monstruosité morale latente des gens dits normaux dans une société dite civilisée.

Jim Jarmusch, grand amateur des films de genre, qu’il revisite à sa façon, relève le même défi dans The Dead don’t Die, situé dans une petite ville de l’Amérique profonde au nom emblématique de Centerville, bourgade de campagne classique, avec sa prison pour adolescents, son funérarium tenu par une Tilda Swinton au sabre acéré, son motel, son diner et son poste de police. Son nom renvoie à la chanson de Frank Zappa

« A real nice place to raise your kids up.
Centerville.
It’s really neat ! »

Certes la croyance aux revenants remonte très loin dans l’imaginaire occidental, mais Jarmusch, né dans l’Ohio de parents d’origine européenne, s’inscrit dans une tradition fantastique moderne. Ses zombies – humains infectés par un virus ou la morsure d’un autre zombie et nourris de chair humaine – témoignent autant de la psychose d’une guerre biologique ou d’une invasion extra-terrestre que des danses macabres du Moyen-Âge, immortalisées par Dürer, ou des souvenirs de la culture haïtienne avec ses sorciers capables de réanimer et de contrôler les morts. Les séries télévisées comme The Walking Dead ont adopté ce thème avec le succès que l’on sait.

À Centerville, un soir tranquille, deux policiers longent en voiture le cimetière et y débusquent un homme qui a volé un poulet. Véritable sauvage, avec ses longs cheveux emmêlés, Hermit Bob (Tom Waits) vit dans les bois depuis toujours. Après sommation, ils le laissent en paix et notent en rentrant que la lune est omniprésente dans le ciel. Les nouvelles sont effrayantes : les scientifiques prétendent que la Terre a perdu son axe et que c’est la fin du monde. Les habitants de Centerville, eux, constatent que les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les citoyens ordinaires, protégés par les policiers Cliff et Ronnie interprétés par les acteurs fétiches de Jarmusch : Bill Murray et Adam Driver.

Son cinéma a toujours flirté avec la mort et posé des questions plus métaphysiques que sociales. Son goût pour les personnages marginaux et voués à l’errance, dès Stranger Then Paradise (Caméra d’or à Cannes en 1984) s’explique plus par la différence morale qu’ils incarnent que par leur statut social. C’est un certain regard sur le monde qui intéresse le cinéaste dans ces personnages étranges comme William Blake dans Dead man, œuvre sublime où la poésie devient image et où l’Indien et le poète, véritables mort-vivants rejetés par leurs communautés respectives, errent à travers l’Ouest sauvage en citant Henri Michaux ou William Blake.

Le samourai de Ghost Dog est lui aussi en sursis, aussi fantomatique que ce vieux chien qui fixe deux fois Forest Whitaker, car n’est-ce pas la vocation du samouraï d’attendre la mort et d’aller au-devant d’elle, comme l’indiquent les premiers cartons du film ? Dans ce film culte, malgré l’allusion humoristique finale au Train sifflera trois fois, le western est moins présent que le cinéma de genre japonais, curieusement incarné par un homme de couleur, hiératique et concentré sur ses exercices de sabre et ses réflexions sur la vie et la mort.

Jarmusch a certes fait sa propre variation sur le film de vampires avec Only Lovers Left Alive, mais avec les zombies, il franchit une étape de plus vers la noirceur. Car le zombie, c’est l’être seul et monstrueux par excellence, celui qui repousse, qui agresse, qui terrifie, qui incarne la mort dans la vie et cristallise toutes les terreurs humaines.

Même son film le plus proche de la comédie, Broken Flowers, est d’une amertume certaine. La paternité y devient synonyme de manque, identifié à une essentielle incomplétude masculine. Qu’est-ce qu’un Américain sans ce qui fait l’identité ordinaire : une famille ? Qu’est-ce qu’un homme sans attaches ni affections ? Un zombie.

The Dead Don’t Die, treizième long métrage de Jim Jarmusch, n’est donc pas seulement une comédie gore effrayante. Car si les genres obéissent à une logique économique, commerciale, idéologique et stylistique, ils constituent un facteur de classement qui permet au public de ne pas se fourvoyer en allant voir un drame quand il recherche une comédie. Mais les grands cinéastes se jouent des classifications et ont le droit, sinon le devoir de subvertir genres, thèmes, motifs et situations. Avec cette désinvolture et cette autodérision qui interdisent de le classer, Jim Jarmusch refuse toute catégorisation stricte et préfère survoler malicieusement tous les marqueurs de genres pour mieux les détourner de leur fonction simplificatrice et vulgarisatrice. Son talent est né de cette superbe indifférence aux critères génériques, qu’il subvertit avec une grande subtilité.

Il a donc lui-même écrit un scénario en forme de pastiche, de clin d’œil ou de farce, qui est en réalité un hommage au cinéma et à tous ses genres : du thriller (Psychose d’Hitchcock) à la science fiction (Star Wars), des comédies policières comme Fargo aux films d’horreur basiques et à La Nuit des morts-vivants de George Romero.

Avec son directeur de la photographie Frederick Elmes (Night on Earth, Paterson, Broken Flowers) et son monteur Affonso Gonçalves (Only Lovers Left Alive, Paterson), Jarmusch met en scène, dans cette bourgade tranquille, une apocalypse champêtre rythmée par la chanson très country de Sturgill Simpson The Dead Don’t Die. À la fois annonciatrice du thème du film et de l’auto-ironie qui le caractérise, elle joue le même rôle que les répliques placides des deux policiers sur le scénario. Les personnages se moquent de leur film et de leur metteur en scène.

À Centerville, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux domestiques commencent à fuir et à retourner à l’état sauvage. Les morts ne sont pas tout à fait morts, de même que nous sommes à peine vivants, nous, les gens des grandes villes, accros au Wifi et au Xanax, fascinés par les écrans de nos portables, avides de consommation effrénée et tellement matérialistes que chaque mort-vivant retourne automatiquement à son objet favori. « Misère sans nom des innombrables mortels ! »

À la vision critique de George Romero, chez qui les zombies sont plus unis socialement que les humains, cyniques et brutaux, Jarmusch oppose le spectacle encore plus pessimiste d’une civilisation qui ne peut susciter que des humains déjà devenus zombies. « Tout cela va mal finir », répète à l’envi le jeune policier. Seul l’humour, atout maître de ce film jubilatoire, peut sauver le monde de ses absurdes gadgets et de l’ennui mortel qui le guette. « L’heure de la revanche a sonné », marmonne Hermit Bob.

Anne-Marie Baron

1 réflexion sur « « The Dead Don’t Die ». Jim Jarmusch ou la subversion des genres cinématographiques »

  1. Très juste et Jarmusch reste lui-même quand il se balade dans un nouveau genre. Et l’humour est véritablement ce qui nous empêche de devenir des zombies ennuyeux !

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