« The Circle », de James Ponsoldt

Adapté du best-seller homonyme de l’écrivain Dave Eggers, paru aux États-Unis en 2013, The Circle n’est pas ce que l’on pourrait appeler un bon film. Qu’on le considère sous l’angle de sa classification dramatique – l’anticipation, un genre à risques car plus sensible au vieillissement que les autres genres – ou d’un simple point de vue esthétique, rien n’y fait, The Circle est le résultat d’un travail médiocre.

La dramaturgie y est découpée à la serpe, les personnages sommaires ou purement sacrifiés (à l’exemple de l’ombrageux Ty), la mise en scène par trop démonstrative, la fin bâclée. Il faut croire que les producteurs ont misé tout à la fois sur la torpeur de l’été, sur le succès du livre et sur les grosses têtes d’affiche du film, Emma Watson et Tom Hanks, pour appâter le spectateur.

Alors pourquoi diantre nous intéresser à ce sous-produit filmique sorti en plein cœur de l’été ?

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C’est déjà demain

Parce qu’en dépit de ses multiples maladresses, The Circle, qui prétend nous alerter sur l’avenir de notre monde « connecté », nous en dit en réalité beaucoup sur celui d’aujourd’hui et sur notre manière de l’appréhender et de nous y conformer.

Parce qu’entre la publication du livre et la distribution du film, il s’est passé quatre ans (une petite éternité dans l’univers des nouveaux médias), et qu’entre-temps Edward Snowden nous a édifiés, la série britannique Black Mirror renseignés, Snapchat (et sa fonction Snap Map) davantage rapprochés.

Parce que pour toutes ces raisons, la dystopie ou futur proche annoncé par The Circle se conjugue désormais au présent de l’indicatif.

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Emma Watson dans "The Circle", de James Ponsoldt © Universum Film

Emma Watson dans « The Circle », de James Ponsoldt © Universum Film

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Le totalitarisme inversé

L’argument du film nous invite à nous projeter dans un avenir imminent, où « The Circle », une méga-firme californienne de l’Internet, fait des individus les délateurs d’un vaste monde de surveillance. Dans le but claironné de rendre les gens meilleurs et plus performants… Tous (joyeusemen)t unis pour Big Brother donc, ou ce que le philosophe américain Sheldon Wolin appelait dès 2004 le « totalitarisme inversé ».

Concrètement, Mae Holland (E. Watson), jeune femme emblématique d’une certaine génération, est enchantée d’intégrer « The Circle » (une « boite » tellement « cool » avec ses activités de détente réservées au personnel). Sensible à la culture de l’entreprise, la nouvelle recrue se laisse vite convaincre de raconter sa vie sur « TruYou » (« VraiVous », mélange de Twitter et Google plus), le réseau social de la société où elle acquiert une fulgurante « notoriété ».

Cobaye volontaire, elle met ensuite son quotidien en scène à l’aide d’une caméra miniature (« SeeChange ») portée en permanence sur elle. Évidemment promue, Mae est enfin chargée de la promotion de « SeeSearch », une application qui permet de retrouver n’importe qui, n’importe où dans le monde en un temps record, grâce à son réseau riche de plusieurs centaines de millions d’utilisateurs et de téléphones portables…

"The Circle", de James Ponsoldt © Universum Film

« The Circle », de James Ponsoldt © Universum Film

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La réceptivité des esprits

The Circle est un film parfaitement linéaire et sans chausse-trappes. Très littéral (on attendait quelque sous-texte), et pour le coup, rattrapé sinon dépassé par son propre discours. Il nous annonce l’avenir ; il nous parle du présent. Aussi, il n’est pas exagéré d’affirmer que tout ce que nous montre The Circle nous renvoie à notre propre monde. À commencer par l’architecture de la firme-titre, circulaire comme celle du campus d’Apple (certes utile à la démonstration dystopique).

L’épiphanie numérique vécue par l’héroïne Mae, fraîchement débarquée de sa campagne, ne nous révèle rien que nous ne connaissions déjà (hélas !). L’exhibitionnisme de « SeeChange » nous évoque Periscope, Meerkat ou Facebook Live qui permettent de diffuser des images de soi en direct sur Internet. Quant à l’indiscrétion fascisante de « SeeSearch », n’est-elle pas déjà en place un peu partout autour de nous ?

Que dire également du puissant monopole exercé par « The Circle » en lieu et place de l’actuel duopole, détenu par Google et Facebook ? Et qu’importe si le concept informatique qui a fait la fortune de « The Circle » – « TruYou », consistant en un seul compte, un seul mot de passe, un seul système de paiement, une seule identité, un seul clic donc – n’ait pas encore tout a fait vu le jour dans notre réalité, l’essentiel n’est pas là au fond.

Le principal motif d’inquiétude suscité par le film n’est pas tant une question de prédiction ou d’actualité technologique que de réceptivité des esprits, de fascination pour la chose technologique, d’avidité à être entre tous connectés (y compris via des fonctionnalités attentatoires à la vie privée) qui sont autant moteur de la fiction qu’elles ne le sont d’une partie de notre existence, cette fois bien tangible.

Le mode de pensée, collectivement dépourvu d’esprit critique de The Circle, est également celui d’un grand nombre de nos (jeunes) contemporains.

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"The Circle", de James Ponsoldt © Universum Film

« The Circle », de James Ponsoldt © Universum Film

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Un monde de l’autosurveillance

Alors, doit-on s’étonner de cette scène du début du film où deux employés modèles et gentiment intrusifs font mine de s’étonner devant Mae (est-elle malade ? A-t-elle quelque chose à cacher, à se reprocher ?) qu’elle « communique » si peu sur son compte, qu’elle se dévoile si peu, y compris pendant son temps passé hors de l’entreprise, durant ses soirées et le week-end ?

Car lui assènent-ils, à la suite de leur gourou Eamon Bailey (sorte de Steve Jobs incarné par Tom Hanks), dans un sabir tenant autant du mantra que de la menace : « Les secrets sont des mensonges », « La vie privée est un vol », etc. (on songe aux fameux paradoxes formulés dans la novlangue de 1984 : « La guerre, c’est la paix » ; « La liberté, c’est l’esclavage »…). La discrétion est par conséquent suspecte, hostile à l’unité du groupe. S’octroyer un espace d’intimité, c’est dissoner dans le ton monochrome de l’ensemble globalisé, soumis à la transparence totale.

Exagéré ? Sans doute, mais n’est-ce pas le propre vertueux de la fiction dite d’anticipation que de forcer le trait pour pointer les dangers du présent aventureux ? Et, à y regarder de plus près, n’observe-t-on pas aujourd’hui quelque bienveillance, au motif impérieux de la sécurité ou du progrès inéluctable (émancipateur ?), à l’idée d’être vu, épié et filmé dès lors que l’on circule dans l’espace public ? N’y a-t-il pas quelque tyrannie, parfaitement intégrée, autorisée, acceptée de nos jours, à être connecté en permanence, à être joignable ou repérable à tout moment, faute de quoi on s’exclurait (ou serait exclu), on serait coupé du lien, sorti de la grande boucle communautaire ?

Outre les nombreuses traces laissées derrière nous depuis belle lurette par nos outils informatiques, puces électroniques et autre matériel d’observation, le maillage délateur des smartphones et de la vidéo-surveillance n’est-il pas déjà là, attendus et désirés par tous ?

Récit d’anticipation, The Circle ? Fût-il maladroit, le film de James Ponsoldt nous rappelle à l’ordre (ancien). Il interroge notre capacité à résister aux sirènes du grand-tout connecté. Il nous invite surtout à demeurer vigilants – intransigeants – sur la question primordiale des libertés individuelles et de la vie privée.

Philippe Leclercq

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