« Suspiria », de Luca Guadagnino, le sublime et l’horreur

Après Call me by your name (2017) et A bigger splash (2015), remake de La Piscine de Jacques Deray, on n’attendait pas du cinéaste italien Luca Guadagnino une plongée dans le fantastique horrifique de Dario Argento, le roi du thriller, du gore et de l’horreur.

Pourtant ce réalisateur le fascine depuis l’enfance et il a enfin osé relever le défi de tenter une nouvelle version de Suspiria, le film le plus abouti de la trilogie formée avec Inferno et La troisième mère.

Tilda Swinton dans « Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Tilda Swinton dans « Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Les trois mères

Mais qui sont ces trois mères, présentes chez Argento et Guadagnino ? Tous deux Italiens, ils ont une image particulièrement investie de la figure maternelle, triplement hypostasiée. Mais c’est pour mieux la déconstruire, la pousser au noir, la diaboliser. L’imagerie chrétienne est bousculée par la mythologie païenne et gréco-romaine. Les trois sorcières de Macbeth, les trois Parques, les Moires servaient déjà de modèles, dans les poèmes en prose de Thomas de Quincey, à Mater Lachrymarum, Mater Tenebrarum et Mater Suspiriorum, incarnant la Mort à la fois comme Béatitude, Annihilation et Oubli. En particulier dans l’onirique Suspiria de profundis, publié en 1846.

De plus, selon une légende, à l’aube du XIe siècle, trois sœurs auraient créé l’art de la sorcellerie sur les bords de la mer Noire et parcouru le monde en semant la mort sur leur passage. À la fin du XIXe siècle, elles auraient demandé à l’alchimiste et architecte Emilio Varelli de leur construire à chacune une demeure différente à Fribourg, Rome et New York, ce qu’il aurait fait sans comprendre qu’il s’agissait d’étendre encore leur action malfaisante. Il a écrit un livre pour raconter cette aventure Le Tre madri.

« Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

« Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Un ésotérisme macabre

Cette inspiration macabre domine les deux versions de Suspiria, celle de 1977 – inspirée par la compagne de Dario Argento Daria Nicolodi, passionnée d’ésotérisme et de magie – et celle de 2018, d’ailleurs située en 1977 en hommage au grand aîné. L’intrigue est la même : elle commence par l’arrivée de la jeune Américaine Suzy Bannion dans une prestigieuse école de danse dirigée par Madame Blanc, où certaines ballerines subissent des traitements étranges et cruels et disparaissent tour à tour mystérieusement. La seule différence est que chez Argento, il y a des garçons parmi les élèves. Mais c’est la même discipline de fer, imposée par des maîtresses de ballet avec une exigence impitoyable qui tord les corps juvéniles, jusqu’au bord du démembrement.

Alida Valli incarne, dans un contre-emploi magistral, Mme Tanner, la garde-chiourme en uniforme militaire, tandis que la présence occulte de la sorcière Mater Lachrymarum n’est révélée que par une respiration bruyante entendue un peu partout. Quant à Mme Blanc, incarnée par Joan Bennett, elle est d’une distinction et d’une mondanité parfaites, mais très différente de Tilda Swinton, dont la longue et élégante silhouette évoque dans le nouvel opus celle de Pina Bausch et suscite une véritable vénération de ses élèves. La première séquence de danse qui, chez Guadagnino, fait alterner au montage la danse inaugurale de Suzy et les images de la jeune ballerine sacrifiée dont le corps se détruit en dansant donne le ton.

Argento, dans une Italie très catholique, allait chercher les mythes païens de son propre passé pour les retourner contre l’ordre moral établi, transformant ainsi ses films – bourrés de références littéraires, historiques et philosophiques – en luttes du Bien contre le Mal, aussi peu définis l’un que l’autre. On peut d’ailleurs voir dans les catastrophes successives de son film un souvenir des sept plaies d’Égypte.

Le même réseau complexe d’allusions culturelles parcourt le remake, qui pourtant réussit parfaitement à se détacher de l’original grâce au scénario de David Kajganich, divisé en six actes et un épilogue. Transportée du Fribourg pittoresque du début du siècle avec ses façades rouges et son décor rococo au Berlin froid, blafard et sinistre de la guerre froide, qui évoque l’univers de Fassbinder, l’intrigue s’inscrit de plus chez Guadagnino en plein terrorisme des Brigades rouges avec pour arrière-plan la Shoah, dont le psychanalyste Joseph Klemperer – allusion au grand linguiste juif qui a étudié la langue du Troisième Reich – est un survivant. Interprété par une Tilda Swinton méconnaissable, il ajoute le regard du narrateur-témoin objectif et compétent à celui des jeunes filles qu’il défend.

Alek Wek dans « Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Alek Wek dans « Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Une horreur esthétisée

Fidèle à l’esprit de Thomas de Quincey, Luca Guadagnino fait de la violence, alliée à la grâce de la danse, l’un des beaux-arts. Sans doute aussi la métaphore de l’aliénation des corps et des esprits inséparable de tout régime totalitaire. Située face au Mur, cette école, qui se révèle être un repaire de sorcières dont la fameuse Helena Markos serait la grande maîtresse invisible, devient une frontière symbolique entre l’est et l’ouest, le visible et l’invisible, le politiquement correct et l’inquiétant mystère des dirigeants occultes.

Elle est explorée par la jeune Suzy Bannion qui va de découverte en découverte, exerçant aussi bien ses yeux et son ouïe que son corps de plus en plus souple et distendu. La danse, simple élément du décor chez Argento, devient ici le cœur de l’intrigue et le déclencheur de la fin apocalyptique.

Actrice fétiche de Guadagnino, Dakota Johnson, longuement entraînée à la danse contemporaine, livre une performance impressionnante entre danse et transe, chorégraphie et possession. Mme Blanc, véritable incarnation de l’archaïque déesse romaine Levana – chargée d’accueillir et de soulever les nouveau-nés – qui a donné son titre au poème de Quincey Levana and the Lady of Sorrows, l’incite à sauter de plus en plus haut au risque de se rompre le cou. Libération ou domination ? Ainsi s’amorce la lente descente aux enfers de ce film qui transforme un spectacle en messe noire.

Dakota Johnson dans « Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Dakota Johnson dans « Suspiria », de Luca Guadignino © Amazon Studios

Une mise en scène parfaite

La chorégraphie du Franco-Belge Damien Jalet est aussi époustouflante que la mise en scène de cette extraordinaire ordalie, à la fois sublime et terrifiante. On pense à Mother de Darren Aronovski ou au Festin nu de David Cronenberg. Le photographe Sayombhu Mukdeeprom orchestre le jeu complexe des mouvements de plus en plus saccadés et des couleurs de plus en plus chaudes. Les cordelettes rouges qui servent de costumes aux danseuses évoquent à la fois les flammes de l’enfer et des bandelettes, des corps exaltés, torturés ou emprisonnés. Le rouge qui envahit ensuite le grand finale du ballet, annonciateur de la mise à mort de sa chorégraphe, déclenche un rituel païen qui se révèle un morceau de pure beauté. La musique de Thom Yorke du groupe Radiohead – qui signe sa première bande originale et des chansons superbes – distille tantôt l’angoisse, tantôt une pesante tristesse.

Maternelles ou maléfiques, les trois mères de Luca Guadagnino symbolisent l’ambigüité du regard porté par les hommes sur le monde des femmes, envié, redouté, tantôt sacralisé, tantôt diabolisé. Dans la société patriarcale, le pouvoir féminin fascine et fait peur, d’où la tentation de le montrer comme plus destructeur que créateur, y compris dans le domaine de l’art où il s’épanouit pourtant tout particulièrement. Suspiria parvient à mettre en scène de façon magistrale les luttes féroces pour le pouvoir, « les soupirs de la sainte et les cris de la fée », l’extase démoniaque et la souffrance des corps dans l’exercice sacrificiel de danses de mort d’une beauté insoutenable.

Anne-Marie Baron

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