« Œdipe roi », de Sophocle. La vengeance du sphinx

Mounet-Sully, de la Comédie-Française, interprète de "La légende d'Œdipe" filmé en 1916

Mounet-Sully, de la Comédie-Française, interprète de « La légende d’Œdipe » filmé en 1916

 

Alain Moreau, dans un article fondateur, rassemble une impressionnante série de mythes et de récits pseudo-historiques qui illustrent la proposition suivante : Apollon est omniscient. L’oracle ne se trompe jamais. Toutes les tentatives des mortels pour échapper à une prophétie désastreuse sont vouées à l’échec [1].

Les douze histoires sont les suivantes : Œdipe, Althaeménès, Jason, Persée, Pélops, Télèphe, Pâris, Gilgamesh (mythe babylonien rapporté par un auteur grec, Elien), Agathocle, Cypsélos, Cyrus, Pisistrate.

La structure est la suivante :

• La prédiction (le plus souvent de l’oracle de Delphes).
• L’annonce d’un enfant maléfique.
• Cet enfant est lié au consultant (le fils de Laïos, par exemple).
• La prédiction est sinistre : perte du pouvoir ou de la vie.
• Le consultant cherche à se prémunir contre l’oracle.
• L’oracle s’accomplit toujours.
• La personne qui est l’objet de la prédiction finit mal elle aussi.

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"Œdipe et le Sphinx", par Gustave Moreau,1864 © Metropolitan Museum of Art, New York

« Œdipe et le Sphinx », par Gustave Moreau, 1864 © Metropolitan Museum of Art, New York

 

Quelques topoï narratifs

La leçon la plus évidente de ces contes est qu’on n’échappe pas à son destin, quels que soient les efforts déployés par le héros. On peut penser à La Belle au bois dormant. Les parents de la jeune princesse auront beau tenter d’éliminer toutes les quenouilles de leur royaume, il en restera une pour que la jeune fille, le jour de ses seize ans, se pique, accomplissant le triste sort prédit par la méchante fée.  La malédiction est heureusement adoucie par la marraine qui transforme la mort en sommeil.

La Fontaine, dans la fable « L’Horoscope«  (VIII, 6) ironise sur le cas d’Eschyle à qui l’on avait prédit qu’il mourrait écrasé par une maison. Pour l’éviter, celui-ci dort à l’extérieur. Une tortue, jetée par un aigle, le tue et réalise la prophétie. Il en résulte une autre leçon évidente résumée par les derniers mots de la pièce de Sophocle : « Gardons-nous d’appeler jamais un homme heureux, avant qu’il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin » (v. 1529-1530). Selon Paul Mazon, cette phrase résume l’idée essentielle de Sophocle sur la destinée humaine [2].

Les travaux de Marie Delcourt [3] mettent en évidence d’autres aspects du mythe. Œdipe est un enfant « exposé » à sa naissance (abandonné pour mourir). Miraculeusement sauvé, il est voué à un grand destin, lié au pouvoir et à une fin malheureuse. Cette persécution initiale, vécue comme une épreuve, fera du héros un conquérant, glorieux et maudit. Cela d’autant plus qu’Œdipe (« pied enflé »), comme son aïeul Labdacos, est un héros boiteux. Nous reviendrons sur cette caractéristique. Pour le sauvetage d’un enfant exposé, voué à un grand destin, pensons aussi à Romulus et Remus.

Un autre topos narratif, encore plus prégnant, fait de ce récit un archétype. Le héros affronte un être monstrueux, remporte la victoire et épouse la princesse, puis occupe le trône. C’est le cas pour Persée qui va tuer la Gorgone Méduse, puis un monstre marin, avant d’obtenir Andromède et de retrouver le royaume d’Argos qu’il échange contre celui de Tirynthe.

Siegfried, le héros wagnérien, issu des Nibelungen, va vaincre le monstre Fafner, puis, après avoir conquis l’anneau, clé du pouvoir suprême, épouse la walkyrie Brünnhilde. Dans un domaine plus léger, mais tout aussi mythique, on trouve chez Grimm Le Vaillant Petit Tailleur qui va tuer plusieurs géants, capturer une licorne, tuer un sanglier. Il épouse alors la princesse et devient roi.

Cette épreuve qualifiante se retrouve dans le mythe grec. Œdipe va affronter le Sphinx, qui pour les Grecs est une bête femelle, calamité pour la cité. Cette espèce de démon, incarnation d’une divinité maléfique, est vaincue par la célèbre réponse d’Œdipe à l’énigme redoutable. La victoire du héros lui offre les portes de Thèbes et sa souveraineté. Il en devient le roi bienfaiteur. Il épouse la reine Jocaste, la veuve de Laïos, qui est sa propre mère, ce qu’il apprendra plus tard. Ce détail scandaleux n’est pas si important dans la cohérence et la signification du mythe.

 

"Œdipe", traduction de 1692

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Une tragédie construite comme un roman policier

Venons-en à la tragédie de Sophocle. Il situe les épisodes au terme de l’intrigue. Œdipe est au pouvoir, il a accompli, à son insu, les sinistres prédictions et, sollicité par ses concitoyens, il veut remédier à la calamité qui frappe la ville. La terreur et la pitié ne vont cesser de croître et alterner au fil des révélations implacables qui se succèdent.

Œdipe apparaît dans toute son humanité. Face à la redoutable volonté divine, il est l’homme dans sa faiblesse pathétique. Rien des sentiments humains ne lui est étranger : la bonté et la pitié envers son peuple affligé, le goût du pouvoir, la colère face à des accusations qui se précisent, la volonté sincère de rechercher le coupable désigné par l’oracle comme le responsable de la peste, l’amour paternel, le désespoir et le dégoût de lui-même.

La plupart des critiques font le rapprochement entre la tragédie et un roman policier bien mené, en particulier du point de vue de l’enquête policière. Certes, mais remarquons qu’aucun auteur de thriller n’a osé à notre connaissance présenter cette intrigue. L’enquêteur, personnage obligé de ce genre littéraire, s’avère être le coupable de ce double crime. Cela grâce à lui et contre lui. Le meurtrier, de surcroît, ignore le crime qu’il a commis. Il le découvre avec horreur, en essayant de retarder l’évidence.

Ce scénario est palpitant. L’image du piège dans lequel le héros se jette inconsciemment vient à l’esprit. L’horrible vérité, que tout le monde devine, se dévoile peu à peu. La violence inouïe du dénouement marque le triomphe de la justice divine. De la justice vraiment ? Ces dieux sont-ils justes ? Est-ce le bien qui l’emporte dans cet affreux châtiment ? Certes, le coupable s’inflige lui-même, sans hésiter, la sentence funeste. La faute est objective. Cependant, Œdipe est totalement innocent d’un crime qu’il a commis involontairement. Le problème du mal, inhérent à toute tragédie est ici, encore, central. Il est lié au conflit entre l’homme et les dieux.

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Le personnage d’Œdipe selon Sophocle

Comment Sophocle le présente-t-il dans sa tragédie ? La psychologie humaine y a peu de part. Gabriel Germain le note à plusieurs reprises :

« Dans Œdipe Roi, le problème de la pièce n’est pas d’abord, et quoi qu’il semble, la recherche d’un criminel, mais l’expulsion d’une souillure du territoire thébain. Ce sont les propres termes de l’oracle delphique […] La souillure est attachée à l’acte non à l’intention [4]. »

Œdipe ne discute pas sa propre faute, il ne se cherche pas de circonstances atténuantes :

« À l’épouse d’un mort j’inflige une souillure, quand je la prends dans mes bras qui ont fait périr Laïos. Suis-je donc pas un criminel ? Suis-je pas tout impureté ? » (V. 821-823.)

Sitôt que la vérité est établie, Œdipe ne transige pas sur la sentence. Il respecte la volonté des dieux à laquelle il se soumet avec piété. Le paroxysme du pathétique consiste à reconnaître en même temps l’objectivité du crime à expier et la responsabilité divine :

« Apollon, mes amis ! Oui c’est Apollon qui m’inflige à cette heure ces atroces disgrâces qui sont mon lot désormais. Mais aucune autre main n’a frappé que la mienne malheureusement ! » (V. 1350-1353.)

La faute la plus grave serait de ne pas suivre les demandes du dieu. Œdipe le proclame avant de savoir à qui s’appliquera la sentence, mais il tiendra sa promesse coûte que coûte :

« Je serais criminel de ne pas agir en tout point selon les révélations du dieu. » (V.76-77.)

La volonté inflexible et arbitraire des dieux, est-il facile de la connaître, de la comprendre pour la respecter ? Une communication est-elle possible entre les hommes et les dieux ? La question de la parole est récurrente dans la tragédie de Sophocle. La communication entre les hommes pose déjà problème Elle nécessite des médiateurs, des interprètes. Le prêtre de Zeus, dès le début de la pièce fait figure de « porte-parole » (v. 10). Œdipe, en tant que responsable, gémit sur lui-même, sur la cité et sur ses habitants. Il porte la plainte et la prière de tous.

D’autres intermédiaires interviennent ensuite pour remonter à la source. Créon est envoyé comme messager par le roi de Thèbes auprès du sanctuaire d’Apollon, afin qu’Œdipe sauve la cité par « ses actes ou ses paroles » (v. 71). Commence ensuite une longue série de questions pour connaître l’oracle. Le dialogue est angoissant. La parole exigée est comme empêchée. Œdipe insiste pour obtenir que Créon s’exprime. Il le fait enfin malgré ses réticences. L’ordre divin transmis par l’oracle (médiateur privilégié) est clair, mais incomplet :

« Il [Laïos] est mort et le dieu nous enjoint nettement de le venger et de frapper ses assassins. » (V.106-107.)

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La vérité est dévoilement

Les questions ne cessent pas, bien au contraire. On peut dire que la pièce n’est qu’une avalanche de questions. La vérité est dévoilement (aletheia). Cette vérité c’est la Parole divine qui la contient. Le chœur évoque la volonté divine en termes linguistiques :

« Ô douce parole de Zeus que viens-tu apporter de Pytho l’opulente à notre illustre ville, à Thèbes ? […] Dis-le moi, Parole éternelle, fille de l’éclatante espérance. » (V. 151-159.)

Le chœur fait entendre la supplication d’un peuple, invoque le secours de divers dieux contre les représailles d’Arès. Pour que la prière soit exaucée il n’est qu’une solution : accomplir la sentence et donc connaître l’assassin. L’interprétation des signes, la recherche des indices, l’intervention de plusieurs intermédiaires font progresser la connaissance tragique de soi et des événements.

Œdipe a pris des engagements solennels pour exécuter la sentence, ignorant qu’il va devoir se l’appliquer à lui-même. Il participe pleinement de l’ironie tragique qui écrase et humilie l’homme qui s’agite pour échapper aux dieux. Le conflit entre le désir et la peur de savoir est à son sommet dans le violent entretien entre Œdipe et Tirésias. Ce dernier qui « porte en lui la vérité » refuse d’abord de parler, il résiste à la pression d’Œdipe. Le roi de Thèbes s’oppose avec vigueur et un certain orgueil au devin. Il se moque de son impuissance à résoudre l’énigme du sphinx, alors que lui-même y est parvenu, sauvant ainsi la cité.

Tirésias finit par révéler la terrible vérité : « Je dis que c’est toi l’assassin cherché. » Avec indignation et violence Œdipe récuse cette accusation et finit par l’imputer à Créon qui aurait été jaloux de son pouvoir. Le devin formule des accusations plus graves encore (v. 447-462). Le chœur (antistrophe 2, v. 500 sq.) s’interroge sur les capacités du devin de connaître vraiment les volontés divines. Il oppose la clairvoyance de Tirésias à celle d’Œdipe. Les prédictions de Tirésias se réalisent irrésistiblement. Divers témoins et Jocaste elle-même mettent Œdipe face à la terrible évidence : son identité véritable et le double crime qu’il a commis.

 

edipo

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Les volontés des dieux sont énigmatiques

Reprenons ces éléments. Les dieux envoient aux hommes des signes confus qui nécessitent des interprètes et des interprétations. Les hommes prient pour connaître la volonté des dieux, faute de pouvoir l’infléchir. Quand elle est connue, il ne reste qu’à l’accomplir. Les dieux n’ont pas à justifier leurs décrets. Ils imposent des lois et des interdictions qui sont arbitraires.

Certes il existe des lois non écrites qu’Antigone saura invoquer au-dessus des lois des hommes. Mais, les anathèmes, les malédictions que lancent les habitants de l’Olympe ne se justifient pas. Pourquoi amener Œdipe à ce double crime qu’il voulait fuir à tout prix ? Pour punir son père d’avoir transgressé l’interdit d’avoir engendré un fils. Mais pourquoi interdire à Laïos et à Jocaste d’avoir un fils ? On se perd dans des vengeances, des jalousies qui frappent des générations innocentes.

Les dieux grecs ne sont pas bons. Ils sont puissants. Il faut les vénérer pour obtenir leur bienveillance, leur protection, en redoutant leurs caprices imprévisibles et leurs passions cruelles. Pire encore leurs volontés sont énigmatiques. Il faut les déchiffrer. Or Œdipe est un spécialiste des énigmes. Il s’est acquis cette réputation justifiée avec le monstre et ses devinettes. Sa réponse à celles du sphinx a été possible grâce à son intelligence, son savoir, sa sagesse (sophia). Le chœur lui reconnaît ce mérite salvateur :

Un savoir humain peut toujours en dépasser d’autres… ce qui demeure manifeste c’est que le monstre ailé à visage de fille [5] un jour s’en prit à lui et qu’il prouva sa sagesse et son amour pour Thèbes. (v. 507-510)

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Œdipe, l’homme par excellence et le héros du logos

C’est à la lumière de sa raison, contrairement aux devins inspirés par les dieux que le héros a sauvé la cité. C’est par sa raison aussi, qu’il prétend résoudre, avec une rigueur logique l’énigme de ce crime et retrouver l’assassin. Les dieux semblent se venger de sa prétention humaine et rationnelle. Œdipe n’arrive pas à résoudre l’énigme de l’oracle. Il refuse obstinément de répondre à la question. La réponse devient pourtant évidente. La réponse est : Œdipe. Le sphinx est vengé.

Cette fois, Œdipe a échoué. La réponse à ces deux énigmes suppose une équivalence. Œdipe c’est l’homme par excellence. L’inspiration divine est du côté de la nuit, de l’obscurité. Tirésias est aveugle. Dans sa nuit, il voit le secret des dieux. Œdipe est un héros solaire. Ironie du sort, vengeance d’Apollon, le vainqueur glorieux du Sphinx va se crever les yeux, marcher dans la nuit, comme son ennemi Tirésias. Marcher, qui plus est, avec un bâton, comme le décrivait le sphinx pour l’homme à la fin de sa vie.

Œdipe incarne une raison triomphante qui prétend rivaliser avec les mystères des dieux en perçant leurs secrets, en déjouant leurs maléfices. Il est le héros du logos. Il pense pouvoir diffuser cette clarté sur les citoyens de Thèbes « en faisant la lumière » sur ces crimes. Il passera du jour à la nuit, confirmant, par un écho tragique, la deuxième devinette du Sphinx dont la réponse est : le jour et la nuit. Christabel Grare considère, de manière abusive, à notre avis, dans un article par ailleurs remarquable, que la mutilation qu’il s’inflige, est la marque victorieuse de son accès au monde divin :

« Œdipe relate le passage d’un savoir humain limité à une clairvoyance divine. En s’aveuglant, Œdipe quitte l’univers des hommes, pour accéder au monde des dieux. Puisqu’il n’est pas coupable du crime qu’il a commis involontairement, son geste n’a pas la valeur d’une punition [6]. »

C’est bien un châtiment que s’inflige Œdipe, conformément à ce qu’il avait promis. L’objectivité du crime compte seule au regard divin et le salut de la cité est à ce prix. Reconnaissons le paradoxe : le coupable est innocent.

 

"Œdipe voyageur ou l'égalité devant la mort", par Gustave Moreau (1826-1897), musée de la Cour d'or, Metz

« Œdipe voyageur ou l’égalité devant la mort », par Gustave Moreau (1826-1897), musée de la Cour d’or, Metz

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La sanction d’un orgueil prométhéen

Sophocle, ainsi qu’Eschyle, a souvent exprimé sa vision très élevée de l’humanité. Voici un extrait du premier stasimon d’Antigone où Sophocle présente des vues voisines de celles d’Eschyle dans son Prométhée :

« Prodiges ! Prodiges de par le monde, mais point qui surpasse l’homme…Le verbe et ce vent qui vole : la pensée et les règles de la cité jaillies en son cœur, il les a découvertes…Avec un savoir, une invention au-delà de toute espérance, il va vers le mal, il va vers le bien. » (V. 332-335.)

Cet humanisme triomphant, dont la raison et la maîtrise du langage font la gloire de la pensée grecque, peut être tenté de se passer des dieux, voire de les dépasser. En se prévalant de sa victoire sur le sphinx, grâce à son intelligence, Œdipe fait preuve de l’hybris (la démesure), ce qui lui sera fatal. Incontestablement, dans cette tragédie, les dieux punissent un orgueil prométhéen.

Comme Prométhée, il cherche à apporter la lumière à l’humanité. Sa quête du pouvoir, obtenue par la victoire sur le sphinx, le meurtre du père, l’union avec la mère constituent le paradigme du héros qui se divinise. On peut rapprocher ce schéma d’un mythe initiatique que Jean-Claude Lozachmeur a défini comme le mythe du « fils de la veuve [7] ». Un héros, fils de la veuve, vient rétablir la royauté légitime d’un roi déchu, son père, chassé ou tué par un imposteur. Celui-ci connaît son destin par la prédiction d’un augure. À cause de cela il a fait périr, du moins le croit-il, cet enfant qui viendra le défier.

Le personnage de la veuve a une signification allégorique. Elle représente la connaissance apportée à l’humanité. Ce mythe cache une conception dualiste de la divinité. Il y a deux dieux : un dieu bon, civilisateur qui a apporté la lumière à l’humanité et un dieu du mal, créateur du monde, qui interdit à l’homme la connaissance et qui a remporté une victoire provisoire. Le héros, fils de la veuve, va œuvrer pour que le dieu du bien, son père, retrouve le pouvoir suprême et l’humanité son âge d’or. Le mythe d’Œdipe ne saurait se calquer exactement sur celui du fils de la veuve (Œdipe occupant plusieurs fonctions à la fois), mais bien des mythèmes l’y rattachent.

 

"Œdipe roi", par Pier Paolo Pasolini

« Œdipe roi », par Pier Paolo Pasolini

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Une figure archétypale de l’humanité
en proie à la jalousie des dieux

Œdipe est le fils de la veuve Jocaste. Il accomplit une épreuve qui lui permet d’accéder au pouvoir. Il épouse la reine. Il vient sauver la ville. Il apporte aux hommes la lumière de sa raison et de sa sagesse. Il est vaincu et mis à l’écart par une divinité malveillante. Il tue son père et prend sa place. Il a été blessé au pied, ce qui fait de lui un héros boiteux  qui rappelle ces dieux infirmes, vaincus, jetés du ciel : Héphaïstos et Chronos lui-même.

Le parricide, l’inceste, horreurs aux yeux des hommes, sont des banalités mythologiques. Les dieux s’épousent dans des mariages hiérogamiques incestueux (Gaïa et Ouranos) et tuent allègrement leurs parents pour prendre le pouvoir. Ces deux motifs inscrivent Œdipe dans ces luttes théogoniques.

Si on interprète le mythe en lui donnant un sens caché (ésotérique), on peut voir dans le personnage d’Œdipe une figure archétypale de l’humanité en proie à la jalousie des dieux, car elle maîtrise le langage et la raison, la connaissance, qu’elle veut répandre pour éclairer les hommes. Zeus est un dieu tyrannique et cruel qui veut priver l’homme de la connaissance. Jocaste en est le symbole. En l’épousant, le héros salvateur en prend possession pour établir une royauté bienfaitrice, celle d’un dieu bon. Œdipe serait le frère symbolique de Prométhée.

La tragédie Œdipe Roi est bien, comme l’écrit Gabriel Germain, « la tragédie d’un monarque déchu, mutilé, jeté sur les routes [8] ». Cependant, au-delà du pathétique, si on lui donne sa pleine dimension métaphysique, c’est le récit symbolique d’un héros porte-parole de l’humanité (la réponse c’est l’homme), provisoirement vaincue par une divinité mauvaise, mais porteur d’une lumière libératrice.

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Un mot pour comparer cette vision du conflit entre l’homme et dieu avec celle du christianisme. Le Dieu des chrétiens est un Dieu bon. Il interdit seulement à Adam et Ève   la connaissance du bien et du mal. Celui qui leur propose le fruit de la connaissance « pour les rendre comme des dieux » c’est le Diable et il n’est pas Dieu. Nous avons donc deux conceptions de la divinité, de l’humanisme et du salut : par la connaissance ou par la rédemption. Quant au tragique, il naît véritablement lorsque l’homme s’oppose à des dieux inexorables.

Le Dieu miséricordieux des chrétiens se prête moins bien à la représentation tragique. Racine en fait l’expérience. Quant à Polyeucte, de Corneille, le saint y transfigure le héros et fait de sa mort un triomphe plus qu’un anéantissement. Désormais, « il n’y a plus de signe dans le ciel », dit un personnage de Sartre dans Le Diable et le bon Dieu. Dans le ciel vide de l’athéisme du XXe siècle, il n’y a pas vraiment de tragique, mais plutôt, un théâtre de l’absurde (Beckett, Sartre).

Jean-Louis Benoit, Université de Bretagne-Sud, laboratoire HCTI.

 

[1] Alain Moreau, « Déjouer l’oracle ou la précaution inutile », Kernos, 3, 1990.

[2] Paul Mazon, Sophocle, t. 2, Œdipe Roi, Paris, Les Belles lettres, 1994, p. 128.

[3] Marie Delcourt, Œdipe ou la légende du conquérant, 2e édition Paris, Les Belles lettres, 1981 (première édition, Liège, 1941). Voir aussi le compte rendu critique de Charles Picard, Revue d’histoire des religions, 1946, vol. 132, n°1.

[4] Gabriel Germain, Sophocle, Le Seuil, 1964, p. 94-95.

[5] Il s’agit du sphinx. Nous reprenons habituellement la traduction de Paul Mazon, mais sur ce terme nous préférons celle de Victor-Henri Debidour, Œdipe Roi, le livre de poche, 1994, p. 34.

[6] Christabel Grare, Œdipe Roi, Académie d’Aix-Marseille, site lettres, en ligne.

[7] Jessie Watson rattache l’expression « fils de la veuve » à une antique religion à mystère, The legend of Sir Perceval Londres, 1909. Jean-Claude Lozac’hmeur rassemble des légendes qui constituent le mythe dans « Recherches sur les origines indo-européennes et ésotériques du Graal », Cahiers de Civilisation médiévale, 1987. Voir aussi L’Énigme du Graal, Mens Sana, 2011, p. 180, et son corpus impressionnant de textes, par exemple : Persée, Jason, Romulus et Remus, Perceval, Krishna, Osiris, etc. Nous avons étudié ce mythe également, Jean-Louis Benoit, « Yonec, une nouvelle vengeance du fils de la veuve ? Lignes et lignages dans la littérature arthurienne, Christine Ferlampin-Acher, Denis Hüe (dir.), pp. 153-164, PUR, 2007 (en ligne).

[8] Gabriel Germain, op. cit., p. 146.

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Voir sur ce site :

Comment Pasolini a inventé son « Œdipe roi ». Entretien avec Hervé Joubert-Laurencin, par Jean-Marie Samocki.

Élaborer une progression annuelle en terminale L, par Stéphane Labbe

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