« Mary Shelley », de Haïfaa Al-Mansour, ou l’encre noire de la mélancolie

Elle Faning dans "Mary Shelley", de Haifaa Al Mansour © Pyramide distribution

Elle Faning dans « Mary Shelley », de Haifaa Al Mansour © Pyramide distribution

Avec Frankenstein Mary Shelley propulsait l’esprit des Lumières dans le XIXe siècle, et sans doute ne le savait-elle pas, au-delà. Puisque son médecin illuminé et sa créature devaient embraser de leur lumière sombre tout l’imaginaire des deux siècles à venir.

Il semble toutefois que ce ne soit moins la force du mythe qui ait intéressé la réalisatrice du bio pic Mary Shelley, Haifaa Al-Mansour, que les ressorts intimes de la création artistique. Dans un monde sans Dieu, le mythe importe moins que la vérité des êtres.

De la genèse des chefs d’œuvre

Avec son Mary Shelley, plutôt mal accueilli par la critique, Haifaa Al-Mansour s’est livrée à un exercice que le cinéma hollywoodien semble affectionner depuis quelques années : décrire la genèse d’un chef d’œuvre. Ainsi John Madden en 1998, imaginait-il, de façon très fantaisiste, les origines de Roméo et Juliette dans Shakespeare in love ; en 2006, c’était au tour de Marc Foster de s’intéresser au Peter Pan de James Barrie dans Neverland, et récemment, en 2015, c’est à Moby Dick de Melville que s’attaquait Ron Howard avec Au cœur de l’Océan. Alors certes, il est question dans le film d’Haifaa Al-Mansour des influences extérieures qui ont pu stimuler l’imagination de la jeune Mary : le galvanisme, les séductions du roman gothique, l’aura que la littérature a conférée à ses parents écrivains, le fameux épisode de la villa Diodati où Byron devait lancer l’idée d’un concours d’écriture. Mais son film est avant tout un grand film sur le deuil, l’abandon et la résilience.

Quitte à provoquer une lecture un peu univoque de Frankenstein, la réalisatrice insiste avant tout sur les ressorts psychologiques qui ont conduit une jeune femme de dix-huit ans à concevoir cette étrange histoire de monstre abandonné par son créateur. Les premières images du film sont, à ce titre, éloquentes : alors que le générique déroule encore le casting, le spectateur entend les chuintements d’une plume qui égratigne un manuscrit, un ciel nuageux se dégage ; la phrase « There is something at work in my soul » (« Quelque chose est au travail dans mon âme ») s’y inscrit. La caméra saisit ensuite la jeune Mary Godwin Wollstonecraft qui lit un roman gothique sur la tombe de sa mère. En deux images, le lien est fait entre deuil et création.

Deuils et abandons

Ainsi qu’elle le révélera plus tard à son amie écossaise, Isabel Baxter (Mary Williams), Mary Wollstonecraft est morte quelques jours après sa naissance et la jeune Mary (qui porte donc le prénom de sa mère) s’estime responsable de cette mort, la confidence est d’autant plus aisée qu’Isabel Baxter est elle aussi orpheline de mère. La jeune Écossaise entraîne d’ailleurs sa nouvelle amie dans une promenade nocturne au fond des bois pour lui faire part d’une improbable communication avec l’esprit des morts dont les étoiles d’un ciel dégagé semblent vouloir témoigner à contre-cœur.

L’abandon, ce sera aussi, dans les vingt premières minutes du film, un choix paternel, alors que le père et la fille sont manifestement complices. William Godwin (Stephen Dillane), le père de Mary, est en 1814 un intellectuel reconnu pour avoir publié Justice politique, un essai retentissant; il tient dans le quartier de Saint-Pancras, alors très pauvre, une librairie-maison d’édition qui peine à faire vivre la famille. Sa fille aime la lecture. Une jolie scène dans l’espace labyrinthique de la librairie montre la jeune Mary qui, victime d’insomnie, vient parcourir pendant la nuit les essais de sa mère, féministe radicale, dans les rayonnages de la boutique. Son père survient, elle lui demande : « Do you miss her ? » (« Est-ce qu’elle te manque ? ») et le père de répondre que l’esprit de sa femme était de flamme et qu’elle n’aurait su avoir de vie plus longue ni plus intense. Mais la jeune Mary et sa belle mère ne s’entendent pas et après une énième altercation le père décidera d’expédier sa fille chez un ami, en Écosse.

Mais l’abandon le plus cruel est encore à venir : séduite par un Percy Shelley (Dooglas Booth) inconséquent, qui l’enlève à sa famille en même temps que sa sœur par alliance (Claire Clairmont – Bel Powley), Mary est vite enceinte des œuvres du poète. Elle accouche dans une maison des beaux quartiers de Kensington. Mais ces quelques mois de vie insouciante sont vite sanctionnés par l’arrivée des créanciers et la déroute des trois fugueurs qui doivent en toute hâte réintégrer les taudis de l’East End. La débâcle des jeunes gens sera fatale au bébé de Mary qui, déjà malade, perd la vie après avoir été exposé à la pluie au cours de leur course folle. Mary tombe en dépression et la caméra s’attardant plusieurs fois sur le berceau vide signifie au spectateur l’importance désormais primordiale de ce vide dans la vie de Mary.

« La mélancolie, nous dit Freud (1), se caractérise du point de vue psychique par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi […]. Ce tableau nous devient plus compréhensible lorsque nous considérons que le deuil présente les mêmes traits sauf un seul: le trouble du sentiment d’estime de soi… »

Haifaa Al-Mansour filme avec justesse cette mélancolie, le rythme du film ralentit et Mary erre dans l’appartement vide, semblant devenir spectatrice de sa propre existence. Elle surprend au détour d’une conversation une possible liaison entre Shelley et Claire mais est-ce désormais aussi important ? Le trio rencontre Byron à l’entrée d’un théâtre, Claire aura une liaison avec le sulfureux poète et entraînera tout le groupe en Suisse, jusqu’à la Villa Diodati sur les rives du lac de Genève. Dans cette partie centrale du film, Mary abandonne à Claire toutes les initiatives, l’intérêt pour le monde extérieur semble comme suspendu.

Shelley et Mary Godwin par William Powell Frith, 1877

Shelley et Mary Godwin par William Powell Frith, 1877

Byron ou l’initiateur malgré lui

Et c’est curieusement Byron qui va l’amener à dépasser son deuil, jouant le rôle d’initiateur malgré lui. La première étape de cette initiation est le dévoilement du tableau de Füssli The Nightmare (Le Cauchemar) – peut-être l’une des copies réalisées par le peintre après l’exposition londonienne de 1792. Byron le montre à Mary avec l’intention perverse de lui révéler que sa mère a été l’amante du peintre mais Mary le sait déjà, elle n’en est donc pas choquée. Par contre la caméra nous montre son œil soudainement habité par une lueur d’intérêt. La jeune femme semble intuitivement comprendre la portée de ce tableau mystérieux qui semble constituer à la fois pour elle une représentation symbolique de la scène primitive mais aussi une révélation du monstrueux Frankenstein en germe dans son esprit ainsi qu’une mise en abyme de sa situation et de celle de Claire.

Les deux jeunes femmes ne sont-elles pas exploitées par ces démons que sont les poètes auréolés de gloire avec lesquels elles partagent leurs existences ? Claire était venue à Genève pour obtenir du poète la reconnaissance de l’enfant qu’elle attend de lui, Byron se montrera particulièrement odieux à son égard, lui signifiant qu’elle n’aura été pour lui qu’un amusement passager.

La révélation entraîne le désespoir de Claire qui s’enfuit dans la forêt, mais dans cette deuxième scène de fuite nocturne dans les bois, il n’est plus question de révélation mystique, il n’est question que de reprendre en main son destin, en ce monde. Mary retrouve Claire effondrée et lui fait comprendre qu’il lui faut accepter son destin de femme qui exige, dans la société paternaliste qui les a vus naître, une force de caractère bien plus grande que si elles étaient nées hommes.

Larmes d’encre

Mary semble désormais déterminée à ne plus dépendre des hommes. Et c’est elle qui entraine le groupe à remercier Byron pour son accueil et à prendre le chemin du retour. Elle est, de son côté, habitée par le défi que Byron a lancé au cours d’une soirée orageuse, écrire une histoire de revenants. Hantée par l’image du tableau de Füssli, elle se lance dans l’écriture de Frankenstein. Rien n’est moins cinématographique que l’acte d’écrire et pourtant Haïfa All Mansour nous prouve le contraire. La caméra saisit en une série de flash-back enchaînés de façon désordonnée : les souvenirs de Mary qui semblent fondre pour se transformer en larmes d’encre qui viennent éclabousser le papier sur lequel elle écrit.

Le deuil (les deuils) a (ont) fait place à la rage de l’écriture. Bien des années plus tard, après la mort de Shelley, Mary écrira :

« Ma vie a perdu sa poésie, son éclat radieux et son soleil et la morne réalité m’apparaît désormais trop réelle.
« Que ne suis-je morte !
Et ma tombe jonchée
Des fleurs fanées du printemps passé ! » [Elle cite alors Béatrice, personnage des Cenci de Shelley.]
Hélas jamais aucune Béatrice ne le souhaite plus ardemment que moi ! Toutefois, puisqu’il en est ainsi, que tout ce qui m’entoure m’est si douloureux, je voudrais me créer une seconde vie au cœur de celle que je mène aux yeux du monde et demander à mon imagination d’y restaurer quelque chose de cette poésie authentique, de cet éclat et de ce soleil que j’ai perdus (2). »

D’une façon extrêmement lucide Mary explicite le lien qui existe entre deuil et création. La création est cette « seconde vie » où l’on tente de restaurer cette poésie de l’âme qui nait d’un bonheur authentique et vrai mais éphémère.

Ainsi la créature de Frankenstein naîtra-t-elle du malheur et de la solitude. Le film montre ensuite très bien à quels obstacles se heurte une jeune femme qui souhaite publier une œuvre personnelle, en ce début de XIXe siècle – la plupart des critiques ont été sensibles à la dimension féministe du film : pouvait-il en être autrement, les recréations historiques en disant souvent plus de l’époque qui les voit naître que sur les temps qu’elles sont censé représenter ? Après avoir fait le tour des éditeurs londoniens, Mary constate qu’elle ne peut publier son œuvre que de façon anonyme, sous le parrainage de Shelley qui préfacera le roman. Encore un deuil à effectuer, celui de son nom :

« What’s the point of being published if you don’t have your name on it ? Why bother ? » (« Quel est l’intérêt d’être publié si votre nom n’est pas mentionné ? Pourquoi se donner du mal ? »)

"Frankenstein", de Mary Shelley, "Classiques" de l'école des loisirs

« Frankenstein », de Mary Shelley, « Classiques » de l’école des loisirs. Édition établie, présentée et traduite par Malika Ferdjoukh

 

La reconnaissance à défaut de la gloire

Néanmoins elle obtiendra la reconnaissance des deux êtres qui, pour elle, comptent sans doute le plus : Shelley et son père. Le poète finit par reconnaître en public ne pas être l’auteur de ce qu’il considère être un chef d’œuvre :

« I see some of you suggest that the work belongs to me. Indeed you could say that the work would not even exist without my contribution. But to my shame, the only claim I remotely have to this work is inspiring the desperate loneliness that defines Frankenstein’s creature. »

 Certains d’entre vous suggèrent que ce travail est de moi. Bien sûr on pourrait dire que l’œuvre n’existerait pas sans ma contribution. Mais à ma grande honte, la seule contribution que je puisse revendiquer est d’avoir inspiré la solitude désespérée qui caractérise la créature de Frankenstein. »)

Il fait ainsi écho aux paroles du monstre de Frankenstein lorsqu’il rencontre enfin son créateur :

« De toi seul, je pouvais attendre un secours, même si pour toi, je n’éprouvais que haine. Créateur glacé et sans cœur ! Tu m’as doté de sentiments et de passion puis tu m’as jeté au loin, là où je suis devenu l’horreur de l’humanité. Et pourtant, de toi seul, je pouvais espérer pitié, réparation et justice (3). »

Le discours du monstre pourrait bien sûr être celui de Mary, mise au banc de la société pour le scandale qu’elle a causé mais il est déjà celui de l’homme qui se retourne contre un Dieu sans pouvoir.

Quant au père de Mary il confirme le jugement de Shelley, affirmant que Frankenstein continue de hanter son lecteur bien après que la dernière page du livre a été refermée. Et l’on ne peut qu’approuver, tout en s’étonnant de l’extraordinaire talent que pouvait manifester à dix-huit ans, une jeune fille, aussi précoce dans l’affirmation de sa révolte que dans celle de son art.

Le film montre d’ailleurs que la fierté du père se manifeste quelques années plus tard, puisqu’une Mary Shelley, qui tient son fils par la main, voit, dans la vitrine de la librairie paternelle, une réédition du Frankenstein qui porte enfin le nom de son auteur. Le détail est historiquement vrai. Cela dit, il ne faut pas rechercher dans ce film une fidélité absolue au réel. Bien des détails ont été falsifiés, réaménagés, mais qu’importe. Haïfaa Al-Mansour a su tirer de ses acteurs un jeu exceptionnel et livre au spectateur un film en costume particulièrement poignant.

D’aucuns lui ont reproché à la fois son côté hollywoodien et son manque de rythme. La magie de ce film tient justement à la maîtrise de la cinéaste qui, tout en assumant les codes hollywoodiens, parvient à s’en jouer pour proposer une interprétation personnelle et pertinente du processus de la création littéraire. Elle y met en scène d’une façon cohérente et aboutie le thème du deuil et sait passionner son spectateur pour le destin malheureux de la jeune Mary qui sut préfigurer avec tant de hardiesse le dur combat de la femme pour accéder à la reconnaissance et à la considération.

Stéphane Labbe

 

1. Freud, « Deuil et Mélancolie » in Métapsychologies, « Folio », Gallimard, 1986.

2. Mary Shelley, « Que les étoiles contemplent mes larmes », Journal d’affliction (1822-1823), Finitude, 2017.

3. Mary Shelley, Frankenstein, trad. de Malika Ferdjoukh, « Classiques », l’école des loisirs, 2014.

Voir également sur ce site : « Mary Shelley », de Haifaa Al Mansour, excellent biopic et genèse d’une œuvre majeure, par Anne-Marie Baron.

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