« Maestro », de Léa Fazer

"Maestro", de Léa FazerDes études de lettres, de théâtre et enfin de cinéma ont préparé Léa Fazer à la mise en scène et à l’écriture. Son premier long métrage, Bienvenue en Suisse, a été présenté à Cannes en 2004 dans la section Un certain regard.

Maestro résulte d’une collaboration avec Jocelyn Quivrin, interrompue brutalement par la disparition accidentelle du comédien en 2009. Il voulait raconter avec elle l’expérience décisive qu’avait constitué pour lui sa collaboration avec Éric Rohmer sur le tournage des Amours d’Astrée et de Céladon : sa rencontre de jeune homme passionné de séries américaines du type Fast and furious avec un maître du cinéma d’auteur, et surtout sa métamorphose de garçon inculte et à l’humour bas de gamme au contact d’un être suprêmement cultivé et raffiné.

 

Comment adapter « L’Astrée » ?

L’Astrée d’Honoré d’Urfé est un cas emblématique, plus extrême encore que La Princesse de Clèves adaptée par Manoel de Oliveira dans La Lettre (1999), plus proche peut-être de L’Esquive (2003) où Abdellatif Kéchiche montre Marivaux joué par une classe de collège en banlieue.

"L'Astrée", d'Honoré d'Urfé

« L’Astrée », d’Honoré d’Urfé

Car l’Astrée est un roman fleuve que plus personne ne lit, situé dans une Gaule historico-mythique qui se remet à peine du passage d’Attila, et dans lequel la morale et les sentiments, inspirés par le platonisme, donnent lieu à une casuistique amoureuse d’une rigueur et d’un esthétisme consommés.

Dans un cadre idyllique, une jeunesse innocente, vertueuse et catholique, représentée par des héros d’exception, franchit toutes sortes d’obstacles pour imposer l’idée que l’amour – plus tendre que passionné – peut présider au mariage. La préciosité va s’abreuver à la rhétorique de cette nouvelle forme qui invente le roman moderne en fondant en un grand texte à tiroirs l’histoire, les exploits chevaleresques, la tragi-comédie et la pastorale.

Galanterie, douceur, petits soins y redonnent vie au mythe d’un âge d’or perdu, celui de l’Arcadie aux valeurs aristocratiques – honneur, distinction, héroïsme individuel – idéalisée par Poussin.

 

Un théâtre dans le théâtre

Mettre en scène au cinéma une œuvre pareille en 2007 était une gageure pour Éric Rohmer. Léa Fazer, elle, met en scène un personnage paradigmatique, Cédric Rovère, qui incarne le Maestro, c’est-à-dire aussi bien Rohmer qu’un grand metteur en scène dramatique comme Roger Planchon, qui avait offert à Jocelyn Quivrin dès l’âge de treize ans le rôle de Philippe d’Anjou dans Louis, l’enfant roi en 1993.

Le rôle du jeune comédien est dévolu à Henri (Pio Marmaï, excellent), qui campe un Céladon moderne et facétieux apprenant la richesse du monde d’un maître ès arts et comprenant le sérieux de l’amour face à Gloria, qui interprète une Astrée (Deborah François) pleine de retenue.

L’intrigue du film met ainsi en abyme les deux enseignements de l’Astrée : le rejet des passions vulgaires et l’initiation de simples bergers au raffinement de la civilisation. Théâtre dans le théâtre d’une souveraine efficacité.

 

Pio Marmaï et Michael Lonsdale dans "Maestro", de Léa Fazer © 2014 Mandarin cinéma, Rezo films, Nicolas Schul

Pio Marmaï et Michael Lonsdale dans « Maestro », de Léa Fazer © 2014, Mandarin cinéma, Rezo films, Nicolas Schul

 Un film d’apprentissage

Le sujet du film est la transmission sous sa forme la plus simple : l’immersion joyeuse d’un groupe de jeunes gens dans une poésie sans pédantisme, son initiation à l’«entropie du monde » par un homme âgé plein d’humour, de fantaisie et de générosité, qui cite Valéry et Nicolas Bouvier. C’est un film d’apprentissage au sens le plus large.

Car chacun des personnages y apprend quelque chose : le jeune comédien sort de ses limites pour accéder à la culture et à la profondeur d’un véritable amour, la jeune fille quitte peu à peu sa réserve et ses préjugés pour s’ouvrir à l’autre, le Maître lui-même, habité par son projet, puise à cette fontaine de Jouvence et apprend, à travers le langage minimal d’Henri, une forme d’esprit et de communication qu’il a l’intelligence de ne pas mépriser. Le moment où il surprend un billet d’Henri avouant son amour pour Gloria et se fait expliquer la construction du verbe kiffer est du plus haut comique.

Du grand art qui confine à l’universel

Admirable Michael Lonsdale, dont l’aura illumine autant le film que le charme des jeunes comédiens. On assiste avec émerveillement à la naissance d’un film et à l’éveil d’une sensibilité, à l’épanouissement d’un esprit en jachère. Du casting au tournage, du tournage au montage, la matière cinématographique se transforme.

À la projection des rushes, on quitte le réel décor champêtre et le champ de tournage, on oublie un texte à la morale idéaliste et des costumes désuets pour l’univers fictif de l’œuvre filmée, avec son harmonie propre qui résulte du décalage temporel, du rythme lent de l’action, de la musique de Clément Ducol et de la poésie omniprésente. Du grand art qui confine à l’universel.

Anne-Marie Baron

 

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