« Les Garçons et Guillaume, à table ! », de Guillaume Gallienne

"Les garçons et Guillaume, à table!" de Guillaume GalienneÀ 41 ans, Guillaume Gallienne est sociétaire de la Comédie-Française, acteur de cinéma et de télévision, lecteur de grands textes classiques, animateur d’émissions télévisées. En 2011, il a aidé le chorégraphe russe Alexeï Ratmansky à adapter Illusions perdues d’Honoré de Balzac pour le ballet du Bolchoï, spectacle qui est invité à l’Opéra de Paris à partir du 4 janvier 2014. On l’a vu en mai et juin derniers au théâtre du Vieux-Colombier exceller dans le rôle d’Oblomov, le personnage inventé par l’auteur russe Ivan Gontcharov, dans la mise en scène fine et drôle de Volodia Serre.

Au même moment, il présentait au festival de Cannes l’adaptation cinématographique d’un spectacle intimiste intitulé Les Garçons et Guillaume, à table !, qu’il avait écrit en 2008 avec Claude Mathieu, et dans lequel il racontait avec humour son enfance, son éducation et les traumatismes qu’elle avait pu engendrer.

Dans cette comédie autobiographique, il explique en effet que, sa mère ne le traitant pas comme ses frères, il a cru ne pas être un garçon comme eux. Ainsi poussé à « faire la fille », il a eu une dépression nerveuse à l’âge de douze ans.

Les stéréotypes, outils efficaces de satire et de dérision

Déjà couvert de récompenses, le film est très réussi. Sans doute d’abord parce qu’il traite un problème universel et d’une actualité brûlante, celui du genre. Est-on garçon ou fille par nature ou par le regard de sa famille? Quels sont les signes extérieurs de la masculinité et de la féminité? La virilité peut-elle s’acquérir ou est-elle donnée d’emblée? Pourquoi l’identité, si évidente pour certains, est-elle si problématique pour d’autres?

À ces questions, Guillaume Gallienne répond en mettant en scène à la première personne son expérience familiale. Une mère qui, après deux garçons, voudrait une fille ; un père pour qui ces questions ne se posent même pas et qui a des idées bien arrêtées sur les obligations du sexe masculin – sport, force et courage. Et sa candeur d’enfant choyé, qui se sent si bien auprès de sa mère et de sa grand-mère quand ses frères vont sur les terrains de sport qu’il se persuade d’être une fille.

Soulignant délibérément les stéréotypes, le cinéaste les utilise comme outils efficaces de satire et d’autodérision. Satire des conventions et des convenances bourgeoises, pétries d’idées toutes faites ; tendre portrait-charge de sa mère dont il joue le rôle avec délice, revendiquant sa ressemblance avec elle et retrouvant l’amusement avec lequel il se déguisait enfant ; autoportrait moqueur, qui met le narrateur candide en constant décalage avec les évidences admises par tous pour mieux en faire ressortir le caractère arbitraire et absurde.

 

Un réquisitoire et une déclaration d’amour

Cette comédie adopte le point de vue de celui que Freud appelle « Sa majesté le Moi », l’enfant tout-puissant, égocentré, aux conduites magiques, confronté aux exigences soi-disant rationnelles d’adultes qu’il ne comprend pas. Guillaume Gallienne en est l’homme-orchestre, le marionnettiste qui tire les ficelles de ce petit monde convenu où il se met en scène.

Adolescent constamment ébahi, bousculé, chahuté par les siens, puis par les soignants qui le prennent en main « pour son bien », il nous fait vivre ses expériences, plus traumatisantes les unes que les autres, mais qu’il sait rendre comiques : railleries fraternelles, sévérité paternelle, indulgence d’une mère complice, premier amour pour un garçon qui ne fait pas attention à lui, brutalité des masseurs, manque de tact des médecins et j’en passe. Autant de séquences brèves, apparemment sans lien, le plus souvent à un ou deux personnages, qui forment le puzzle des souvenirs.

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Un film éminemment personnel et original

On sait que la réalité a été douloureuse et que Guillaume Gallienne a fini par « trouver sa voix » grâce à un phoniatre, et son équilibre en consultant un psychanalyste pendant quatre ans. Mais la bonne humeur et la tendresse avec lesquelles il retrace ce chemin de croix et surtout avec lesquelles il parle de sa mère, son grand amour, qui lui a appris à aimer les femmes, montrent à l’évidence une sublimation réussie de ses obsessions et de son masochisme d’enfant rendu martyr à force d’être protégé.

Éminemment personnel et original, d’une inventivité formelle permanente, Les Garçons et Guillaume, à table ! est à la fois un réquisitoire et une déclaration d’amour. Un film cruel et drôle qui décrit des situations auxquelles chacun de nous peut s’identifier, l’identité – sexuelle, affective, intellectuelle – étant certainement la chose du monde la plus difficile à conquérir.

Anne-Marie Baron

• Voir la critique d’Yves Stalloni.

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