« Le Fils de Saül », de László Nemes. Immersion dans l’enfer concentrationnaire

Géza Röhrig dans "Le Fils de Saul", de László Nemes

Géza Röhrig dans « Le Fils de Saul », de László Nemes

La fiction a toujours posé problème pour la représentation de la Shoah. Les historiens s’en méfient. Claude Lanzmann la condamne. Mais le film du Hongrois László Nemes, qui a obtenu à Cannes le Grand Prix, a démontré brillamment qu’à condition d’être d’une rigueur absolue et sans complaisance aucune, elle est un choix judicieux pour créer chez un public cette empathie qui arrache à l’indifférence.

En octobre 1944, à Auschwitz-Birkenau. Saül Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs chargé de la manutention dans les crématoires. Nous connaissons cette extermination industrielle par les témoignages des Sonderkommandos cachés sous terre à Auschwitz en 1944 et réunis par le Mémorial de la Shoah.

Il en a été tiré un livre, Des voix sous la cendre (Le livre de poche, 2006). Ce document de première main qui fait partager au lecteur leur quotidien été la première source d’inspiration du cinéaste. « C’était, dit-il, comme être là, dans leurs vies, à l’intérieur. » Il avait aussi des raisons personnelles de faire ce film car des membres de sa famille avaient été exterminés à Auschwitz.

 

Bourreaux malgré eux

Son film n’est pas le premier sur le sujet. Dans Sonderkommandos, un documentaire de 2007, le cinéaste Emil Weiss arpente le camp d’Auschwitz-Birkenau en scrutant les décombres des fours, les baraquements, les arbres qui ont poussé, et donne à entendre les textes enterrés par ces hommes en yiddish, puis en français. Auparavant, on avait vu les témoignages bouleversants de Shoah de Lanzmann et même une fiction, La Zone grise, de Tim Blake Nelson (2001), avec David Arquette.

Le Fils de Saül commence in medias res, avec Saül et ses camarades accueillant les convois de déportés et emmenant hommes, femmes et enfants à la douche meurtrière. Puis, encadrés par les kapos, ils récupèrent les vêtements, nettoient les lieux avant de remplir les fours de charbon, puis de cadavres, et de jeter les cendres dans la rivière voisine.

László Nemes choisit comme unique point de vue celui du personnage central, Saül, incarné par un remarquable acteur débutant, Géza Röhrig au regard fixe et furtif. Il nous introduit dans la conscience d’un bourreau malgré lui, d’un homme machine aux gestes d’automate, d’un otage obligé de servir le plan meurtrier de ses geôliers. Il ne voit plus, ne réfléchit plus et a depuis longtemps dépassé l’insoutenable.

 

Une image et un son extrêmement subtils

Le chef opérateur Matyas Erdely filme de longs plans séquences de plusieurs minutes à la manière du maître de László Nemes, Bela Tarr, (dont il a été l’assistant en 2007 pour L’Homme de Londres). De plus il filme sur pellicule 35 mm, ce qui donne aux images une subtile richesse de coloris, y compris dans les sinistres intérieurs du camp recréés par le décorateur László Rajk. Le format réduit des films des années 1950 place le personnage au centre d’un écran presque carré et les cadrages serrés le mettent au premier plan, tandis que l’action derrière lui, avec sa violence insupportable, reste dans une indistinction et un flou voulus et la plupart du temps hors-champ.

Une bande son extraordinaire passe du vacarme au brouhaha et parvient à faire entendre en arrière-plan sonore les prières du rabbin. Un mouvement incessant, des dialogues réduits à de brèves répliques d’urgence dans lesquelles se heurtent le hongrois, l’allemand, le yiddish : on est dans la lutte de chaque minute pour la survie.

Pourtant sans s’écarter de la perspective de Saül, le film parvient à donner une idée du complexe réseau de relations hiérarchiques entre Sonderkommandos, Oberkapos (leurs supérieurs) et gardiens SS. Des échanges tendus, des négociations serrées, des compromis — ce que Primo Levi a appelé la  » zone grise  » — et tous les euphémismes chargés d’atténuer le caractère choquant de ce qui se passe: pièces à traiter, travail, chiffres (ahurissants), listes, rapports. C’est la bureaucratie de la mort, programmée sous le nom de solution finale.

 

Une descente aux enfers

Le film est une descente aux enfers au sens propre. Le Mal en est l’actant principal. Les personnages portent des noms bibliques, Saül, Abraham, Elie, comme pour nous rappeler qu’il s’agit là du peuple élu, une nouvelle fois martyrisé.

Saül, martyr et bourreau involontaire, est passé depuis longtemps au-delà de la honte, de la haine de soi, et même de l’instinct de survie. Comme si le chaos lui permettait de dépasser la peur et de défier la mort, déjà là autour de lui et toujours menaçante, donc moins à craindre. Ce qui va lui donner une raison de vivre, c’est la découverte d’un enfant qui a survécu au gaz, mais qui va bientôt mourir et être autopsié. Il pourrait être son fils. Il va donc essayer de trouver un rabbin qui puisse dire le Kaddish et l’enterrer selon les rites.

Au service de cette idée fixe, il va tout mettre en œuvre, manipulation, chantage, menace. Le suspense s’installe. D’autant plus qu’au même moment, un groupe de camarades prépare une évasion, la seule révolte armée qui eut lieu à Auschwitz en 1944. Pris entre ces deux actions parallèles, la vraie et la fictive, Saül va trouver un sens à son existence.

Une histoire intérieure au milieu des ténèbres

Évitant soigneusement toute emphase sur les sentiments, László Nemes focalise sur le point de vue présent, limité, étroit, obsessionnel du personnage. Ne pas trop montrer, tout en montrant quand même pour ne pas édulcorer l’horreur ; en montrer juste assez pour faire travailler l’imagination des spectateurs.

« Nous avons un homme qui travaille dans un crématorium et nous le suivons. Il ne regarde pas l’horreur car il y est habitué. Le spectateur ne la regarde donc pas non plus, mais regarde ce qui a trait à la quête de cet homme : le garçon. C’est une histoire intérieure au milieu de ces ténèbres. Et ce qui vient de l’arrière-plan vient de l’arrière-plan. Mais nous savons que c’est une usine de la mort et nous en avons des signaux fragmentés. Nous ne montrons rien, hormis par ce biais de la représentation indirecte. »

Ellipse, suggestion, appel à l’imaginaire, c’est l’essence même du cinéma.

Pour avoir relevé le défi de la fiction sur un sujet à haut risque, avec un film d’une qualité exceptionnelle et indiscutable, qui nous introduit, sans rien en montrer, au cœur d’un enfer digne de celui de Dante, Le Fils de Saül a convaincu et bouleversé le public. Par sa mise en scène d’une rigueur radicale, László Nemes s’est imposé pour le Grand Prix de ce palmarès 2015.

Anne-Marie Baron

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