« L’autre côté de l’espoir », d’Aki Kaurismäki

D’un port à l’autre. Du Havre, ville éponyme de son précédent long-métrage sorti en 2011, à Helsinki, cadre urbain de L’autre côté de l’espoir, le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki creuse le sillon marin de l’exil, et trace une ligne d’eau reliant deux points de chute sur la carte du possible.

Dans Le Havre (œuvre inscrite au dispositif « Collège au cinéma »), Idrissa, l’enfant noir, s’enfuyait du porte-conteneurs qui les avait amenés, lui et une poignée d’autres clandestins, jusqu’au terminal portuaire normand ; Khaled, le jeune Syrien de L’autre côté de l’espoir, émerge, quant à lui, de la cargaison de charbon d’un cargo pris au hasard de ses pérégrinations.

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Sherwan Haji dans "L’autre côté de l’espoir" © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

Sherwan Haji dans « L’autre côté de l’espoir » © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

Havre de paix

La naissance de Khaled à l’écran, noir de suie et de nuit hagarde, fait d’emblée de lui l’étranger obscur, dissimulé, inquiétant. La douche, prise un peu plus loin, fait tomber le masque ; un visage, un homme apparaît, qui fait bientôt bonne figure.

Contrairement au gamin du Havre, Khaled n’a pas peur ; il ne fuit pas, en tout cas pas tout de suite. Il va droit déclarer sa présence aux autorités policières, où il révèle qu’il vient d’Alep, narre son douloureux périple, et explique comment il a « échoué » à Helsinki. Hélas, sa demande d’asile lui est refusée au motif officiel qu’Alep est une ville certes dangereuse, mais où l’on peut encore vivre. Assertion vite démentie par un contrechamp d’images télévisuelles montrant des bombardements sur la cité martyre.

Le saute-frontière devient alors passe-muraille. Incarcéré dans l’attente d’être reconduit à la frontière, Khaled s’évade de sa cellule et tente sa chance dans les rues de la capitale finlandaise. En chemin, il croise Wikström, la cinquantaine, fraîchement séparé de sa femme alcoolique, qui vient de racheter un restaurant de cuisine traditionnelle. Comme le Syrien, l’ex-VRP a entrepris de se fixer.

Les deux hommes se disputent d’abord un bout de territoire, ou l’espace réservé aux poubelles du restaurant servant de dortoir à Khaled. Cette drôle de rencontre offre un nouveau départ au récit, et à cet homme « chassé » de son pays, qui ne désire rien moins que se trouver un havre de paix, et retrouver sa sœur cadette, partie avec lui et égarée en route.

 

Ilkka Koivula, Janne Hyytiäinen, Nuppu Koivu, Sakari Kuosmanen, Sherwan Haji dans "L’autre côté de l’espoir" © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

Ilkka Koivula, Janne Hyytiäinen, Nuppu Koivu, Sakari Kuosmanen, Sherwan Haji dans « L’autre côté de l’espoir » © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

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L’amitié des démunis

La mise en scène de L’autre côté de l’espoir suggère une immigration peu nombreuse, sans nul doute supportable à l’échelle d’un pays, et surtout loin du spectre de l’invasion massive brandi par certains. Les services de l’immigration ne sont ici pas débordés, les centres de rétention quasi déserts. Le visage et l’oreille qu’ils tendent à l’écoute courtoise du récit de Khaled les honorent ; la réponse négative qu’ils apportent à sa détresse en ruine paradoxalement la valeur et l’efficience.

Pour Khaled, la planche de salut se cache ailleurs ; elle vient d’un groupe de femmes et d’hommes eux-mêmes en situation précaire ou franchement disqualifiés, mais doués d’une humanité qui leur tient lieu de solidarité. Wikström, qui a quitté son foyer, se reconnaît un peu en Khaled ; les trois employés du restaurant, menacés de licenciement économique, trouvent un écho dans son désarroi. Enfin, quand trois brutes au crâne rasé tentent de lui faire la peau, c’est un groupe de sans-abri qui vient à son secours.

 

"L’autre côté de l’espoir" © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

« L’autre côté de l’espoir » © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

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Esthétique de l’empathie

Kaurismäki porte un regard singulier, triste et tendre à la fois, sur le sort des déracinés syriens (au nombre de quelque cinq millions en 2016 selon le Haut Commissariat pour les Réfugiés). Comme souvent, il tisse un cinéma sans ficelles mélodramatiques, sans effets spectaculaires ni ressorts réalistes. La simplicité du récit, sa grande lisibilité rejoignent la rigueur étique de la mise en scène. Le cinéaste vise au dépouillement comme méthode esthétique de son discours, comme principe d’énonciation de ses idées. Ici, l’épure est au service de l’absurde, et de l’expression burlesque d’une société dont les liens distendus ne laissent guère plus voir que du vide et du silence entre les êtres.

Le rythme toujours alangui du film, et sa mise en scène plus généralement (déplacements, poses et regards des acteurs, couleurs, lumière…), confèrent à son histoire une tonalité particulière. Ils en définissent les limites et les possibilités, et ce faisant, dressent un état des lieux de la situation des migrants.

Les limites, nous dit Kaurismäki, se situent du côté des services sociaux et des forces coercitives chargées de faire appliquer la loi. En dépit des efforts déployés, tous s’avèrent maladroits ou inefficaces. Après le refus des premiers, les seconds se montrent inaptes à rattraper les demandeurs d’asile déboutés à l’image de Khaled qui, pour avancer, fuit et se retrouve au bout du compte livré à lui-même et à l’hostilité de l’errance.

L’espoir se nourrit, en revanche, de l’empathie, et de la capacité des hommes à construire du lien par-delà les différences et les préjugés.

Niroz Haji et Sherwan Haji dans "L’autre côté de l’espoir" © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

Niroz Haji et Sherwan Haji dans « L’autre côté de l’espoir » © Sputnik Oy / Malla Hukkanen

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La musique de l’espoir

La théâtralité de la mise en scène n’oblitère pas la gravité des enjeux liés au déplacement des populations syriennes. Le récit que Khaled dresse de son passé est à ce titre un moment d’une grande intensité émotionnelle. Et une formidable démonstration (champs-contrechamps) de l’immobilisme et de l’hypocrisie des pouvoirs publics pointés par le film.

L’inquiétude que suscite l’immigration, nous dit encore l’auteur de L’autre côté de l’espoir (titre non sans ironie), n’est le fait réel que d’une minorité haineuse et xénophobe. Pour autant, entre les contradictions de l’État et la violence de l’extrême-droite d’une part, et la solidarité bricolée par les humbles volontiers rebelles à l’autorité d’autre part, le film conclut sur une sorte de statu quo, à mi-chemin de la défaite et de l’espoir.

Ce dernier mot s’incarne dans la femme, et il est porté par la musique. Optimiste et lucide, Kaurismäki s’est depuis longtemps écarté de la noirceur absolue de ses premières œuvres (voir sa trilogie ouvrière). Pour paraphraser le titre de l’une d’entre elles, il y a désormais de la lumière dans les faubourgs de « sa » ville. Les intermèdes musicaux servent ici de contrepoints dédramatisants, sorte de pauses propices à la réflexion selon laquelle une bonne dose d’humour (le film n’en manque heureusement pas) et un recul sont parfois nécessaires pour composer avec l’inadmissible.

Les groupes de rock, qui se succèdent tour à tour à l’écran, forment une sorte de chœur tragi-comique du récit et de la pensée informulée des personnages quasi mutiques. Sa valeur cathartique nous invite à renoncer à l’amertume des combats sans fin. Elle nous suggère aussi d’observer le monde avec le regard des femmes, d’en appréhender les vicissitudes avec la sagesse qui manque parfois aux hommes pour se construire et exister. De l’épouse de Wikström à la sœur de Khaled retrouvée, les femmes sont ici placées du bon côté de l’espoir.

Philippe Leclercq

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