« L’Autre est mon avenir » : le cours de français est plus qu’un cours de littérature

L’École des lettres a déjà rendu compte d’un projet initié en 2016-2017 dans l’académie de Paris, intitulé alors « Contes nomades » avant de devenir un film projeté en novembre et décembre dernier sous le nom de L’Autre est mon avenir.

Le propos n’est donc pas seulement de rapporter l’action impulsée par Françoise Gomez et mise en œuvre dans plusieurs collèges du XXe arrondissement (et au-delà ) de Paris sous la caméra malicieuse de Vincent Dumesnil, mais d’en tirer quelques enseignements généraux, peut-être même quelques perspectives à retenir pour l’avenir.

L'Autre est mon avenir

Les enseignants aiment travailler ensemble

On dit trop souvent le contraire. On le dit et on veut le croire. Le principe des contes nomades prouve au contraire qu’autour d’un projet convaincant les enseignants savent partager leur travail et ont envie d’échanger leur expérience.

Il s’agissait ici, pour un enseignant et sa classe, de recevoir une classe d’un autre collège ayant préparé avec son professeur des lectures sur un thème commun, en l’occurrence l’hospitalité. L’idée de classes itinérantes, de récitations publiques, de contes « nomades », a ainsi fédéré une douzaine de professeurs d’établissements différents, acceptant de jouer le jeu du partage de textes et d’expériences de lecture, ainsi que la confrontation de classes et d’élèves.

Les réticences souvent évoquées au travail en équipe, ou comme ici en réseau, relèvent non pas d’oppositions de principe mais d’objectifs mal compris ou mal acceptés. En revanche, prêt à adhérer à tout projet motivant, un enseignant n’exerce plus son métier les portes fermées mais entre naturellement dans la coopération.

L'Autre est mon avenir

Les intervenants extérieurs apportent un supplément d’intérêt
au travail de l’enseignant

Dans la seconde partie de L’Autre est mon avenir, des comédiens viennent à la rencontre d’élèves et apportent leur expérience de lecteur ou d’interprète de grands textes de l’Antiquité. Cette manière autre de parler de littérature, moins académique mais non moins pertinente, plus décontractée et plus personnelle, capte à l’évidence l’attention des élèves, crée une écoute plus curieuse et plus vive.

L’effet de nouveauté, de rareté, associé à une image valorisée de l’intervenant, stimule toujours une classe et réveille son intérêt pour les sujets abordés en cours. C’est bien souvent les circonstances, la manière, les lieux et les acteurs qui créent la valeur du cours plus que son contenu même.

Le professeur doit pouvoir s’appuyer sur des compétences extérieures pour soutenir la motivation de tous.

L'Autre est mon avenir

Le cours de français est plus qu’un cours de littérature

Les textes choisis appartenaient bien à la littérature, comme ces extraits de l’Iliade ou de l’Odyssée, ces fables de la Fontaine ou ces scènes de Molière, mais loin de ne donner lieu qu’à une simple explication de texte, ils tiraient leur valeur du rayonnement pluridisciplinaire de leur thème principal : l’hospitalité.

Il devenait alors plus important de s’interroger sur ce qu’est l’hospitalité, ce qu’elle a été, ce qu’elle peut être aujourd’hui, que d’étudier les moyens stylistiques par lesquels Alcinoos respecte son hôte, ou encore la théâtralité d’un dialogue de comédie ; à ce titre, le texte littéraire s’ouvrait à un commentaire non seulement littéraire, au sens technique du terme, mais aussi historique (hospitalité antique ou chrétienne), un commentaire civique (l’accueil aujourd’hui) et même à une performance au sens artistique puisque chaque classe était réellement reçue, accueillie, chaque rencontre s’achevait par un goûter où réellement les enfants se découvraient, et faisaient connaissance.

Un cours de français donne du sens à la vie ou du moins éclaire le sens de la vie, à travers des exemples fameux, des textes qui font autorité. La littérature initie aux problématiques des sciences humaines.

L'4Autre est mon avenir

La force de résister, des adultes et des jeunes la demandent aux textes qui les rassemblent chaque semaine

La participation des parents est possible

On sait combien pour beaucoup d’adultes l’école est un monde étranger que l’on craint de devoir (re)fréquenter. On sait combien il importe de faire venir ces parents dans le collège à d’autres moments que lors des rendez-vous du calendrier pédagogique, ou du moins de les associer autant que possible à ces actions, ces projets, ces menus événements qui rythment une année scolaire.

Ces goûters montraient des mères qui par leur contribution (un gâteau, des boissons) devenaient du même coup informée de ce que faisait leur enfant, en quoi consistait son travail, son apprentissage, et retrouvaient l’idée d’une proximité.

L’école primaire a une tradition de collaboration entre enseignants et parents : l’enseignement au collège doit se donner les moyens pédagogiques permettant d’arriver au même but.

L'Autre est mon avenir

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« L’autre est mon avenir » : cette formule est suggestive à plus d’un titre. Sa thématique, bien dans l’air du temps et bien sûr justifiée par les événements tragiques de novembre 2015 qui furent à l’origine de l’initiative, méritait d’être saluée, mais sa manière, la forme prise par ce travail, révèlent aussi quelques éléments pédagogiques à défendre et promouvoir : le projet, le travail en réseau, le commentaire culturel plus que littéraire, la coopération et l’ouverture, autant de moyens et méthodes appelées à mériter aussi un avenir.

Pascal Caglar

 

• Retour sur le projet académique : L’Autre est mon avenir.

• Anthologie en ligne des Contes nomades en collège.

DVD-L'Autre est mon avenir• Un DVD, « L’Autre est mon avenir », a été produit par l’académie de Paris avec  le soutien de l’Union européenne. Conçu par Françoise Gomez, réalisé par Vincent Dumesnil, il comprend deux parties.

La première (50 min) est consacrée aux « Contes nomades en collèges », la seconde (38 min), « De l’épopée à la philosophie », est une réflexion menée dans des classes de lycées à partir d’extraits mis en scène de « L’Iliade » (chant XXIV), et de « Gorgias ». Les textes sont lus par Daniel Mesguich.

Ce DVD peut être diffusé dans les établissements scolaires qui en font la demande avec l’accord de l’académie de Paris. Pour plus de précisions écrire à courrier@ecoledeslettres.fr

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ORIGINE DU FILM

De novembre 2015, moment où le projet des « Contes nomades en collèges » fut présenté au Rendez-vous annuel des Lettres organisé par la DGESCO et l’Inspection générale à la BNF, jusqu’au printemps 2017, des professeurs et des élèves se sont efforcés de puiser dans les programmes de français, de langues anciennes et de sciences humaines, la plus sûre et la plus constante réplique aux menaces de repli communautaire qui étaient l’onde portée des attentats dont Paris fut victime.
Ce film montre le travail, quotidien et patient, de femmes et d’hommes qui ont choisi de transmettre les valeurs portées par les grands textes en les donnant à lire et à vivre, d’un même mouvement.

SYNOPSIS

Première partie : Contes nomades en collèges

Les « Contes nomades en collèges » reposent sur un échange en réseau entre des collèges qui s’offrent l’hospitalité lors de moment conviviaux où l’hospitalité est chantée et racontée. On explore l’hospitalité en la mettant en pratique et en puisant dans le répertoire des grands textes, notamment des textes fondateurs. Le temps, l’espace, la scénographie de la rencontre sont conçus par les élèves. Les élèves qui accueillent sont à leur tour accueillis, selon un principe de nomadisme littéraire qui s’appuie sur la dynamique d’échanges en réseau déjà bien vivante entre écoles et collèges.
Toutes les déclinaisons locales et « branches dérivées » sont bienvenues : le projet prévoit son adaptation selon les contextes. Pour s’aider, les professeurs ont à leur disposition une anthologie en ligne, sur le site de la région inter-académique Paris-Ile de France, espace Pédagogie, rubrique : « Lettres, Humanités et valeurs de la République » (www.ac-paris.fr/portail/contes-nomades-en-colleges). Cette anthologie ouverte s’enrichit des apports de chaque rencontre.

Seconde partie : De l’épopée à la philosophie

Cette partie réunit en continuité :

Iliade, chant XXIV

Moment fédérateur que cette présentation, en collège et lycée, pour les adultes et pour les jeunes, dans un dispositif bi-frontal situé lui aussi dans l’espace-classe, du dernier chant de l’Iliade, le chant XXIV. Dominique Proust, metteur en scène et interprète du texte, donne à entendre et à partager le moment inouï sur lequel se clôt l’épopée guerrière : la marche du vieux Priam, traversant les lignes ennemies sous la protection des dieux, pour venir supplier Achille de lui rendre le corps de son fils Hector.

Pour toucher le cœur de celui qui lui a tué son fils, Priam évoque la figure de son père : moment d’empathie absolue, qui verra Achille restituer le corps d’Hector après avoir offert l’hospitalité à Priam. Le spectacle s’ouvre à la discussion avec le public, initiant celui-ci à la portée de l’épopée homérique, dans l’Antiquité et de nos jours.

Gorgias I, ou le pouvoir des mots
Initiation à la philosophie par le dialogue platonicien

Forme confiée à un professeur de philosophie et de théâtre exerçant dans le supérieur, Stéphane Poliakov, qui est en même temps traducteur, metteur en scène et acteur, Gorgias I, ou le pouvoir des mots est une initiation à la recherche philosophique, destinée aux classes de la 2e à la Terminale. On y découvre en pratique que le dialogue philosophique, loin de chercher des réponses toutes faites, réside davantage dans la manière dont un groupe humain peut prendre en charge les grandes questions qui déterminent la vie collective.

Après Euthyphron en 2015, dialogue sur les notions d’impiété et de piété, le Laboratoire théâtral, compagnie de Stéphane Poliakov et Hugues Badet, aborde la première partie du Gorgias, qui traite du pouvoir de la rhétorique : La vérité peut-elle dépendre du talent que l’on possède pour plaider son point de vue ?

« Gorgias » I, ou le pouvoir des mots s’ouvre, après une heure de représentation en espace scolaire où le public fait cercle autour des deux interprètes, sur un prolongement du dialogue avec l’assistance. C’est l’occasion pour Stéphane Poliakov, redevenu professeur de philosophie, et pour Hugues Badet, professeur d’art dramatique, d’initier à Platon de jeunes lycéens qui découvrent ainsi pourquoi la dialectique, synonyme ancien de philosophie, a partie liée avec le dialogue.

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