“La Voleuse de livres” (“The Book Thief”), de Brian Percival

"La Voleuse de livres" ("The Book Thief"), de Brian PercivalLa Voleuse de livres est d’abord un best-seller « pour jeunes adultes » de Markus Zusak, publié en 2005 en Australie et en mars 2007 en France aux éditions OH !, dans une traduction de Marie-France Girod.

Le film britannique de Brian Percival en est l’adaptation.

Il reprend le dispositif romanesque d’un récit omniscient, fait par une narratrice qui n’est autre que la Mort elle-même, du destin de la petite Liesel Meminger, fille de communistes, accueillie en 1938 par une famille allemande pour échapper à la police.

 

Le rôle clé de la lecture pour résister à l’oppression

Le nazisme est en pleine ascension et on assiste, du point de vue de Liesel, à la Nuit de cristal, le 9 novembre 1938,  et à l’autodafé des livres considérés comme pernicieux (comme dans Farenheit 451, de François Truffaut). Hans Hubermann, peintre en bâtiment, et sa femme Rosa, qui n’ont pas adhéré au parti nazi, offrent à l’enfant un foyer où tant bien que mal, elle va s’épanouir, grâce à l’affection de Hans et en dépit du caractère difficile de sa mère adoptive.

L’amitié du petit voisin Rudi et l’arrivée d’un jeune juif très malade, Max (le boxeur du roman a été remplacé par un frêle jeune homme, plus romantique), caché de longs mois dans la cave, rendent la vie de Liesel palpitante. La lecture y joue un rôle clé : ne sachant pas lire à son arrivée, elle devient peu à peu grande consommatrice de livres qu’elle « emprunte » à la femme du bourgmestre, pour qui Rosa lave et repasse du linge, pour les lire avec Max.

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Une reconstitution historique classique

Premier long métrage de Brian Percival, réalisateur de plusieurs épisodes de la série télévisée Downton abbey, ce film est une reconstitution historique soignée et d’un classicisme appliqué, qui va jusqu’à restituer son ordre chronologique à un roman dont la narration brise astucieusement le déroulement linéaire.

On y trouve de nombreux topoi des fictions sur la Shoah, mais sa particularité est d’être situé dans une ville allemande, dans un milieu anti-nazi qui protège juifs et communistes.

Les thèmes de l’analphabétisme et de la lecture font aussi son originalité, même s’ils ont déjà été traités en 2008 dans Le Liseur de Stephen Daldry, adaptation du roman de Bernard Schlink, avec Kate Winslet et Ralph Fiennes. Le roman de Zusak et le film de Percival soulignent la valeur à la fois apaisante, formatrice et militante des livres.

Ce thème de la lecture pour résister à l’oppression était aussi celui du roman et du film de Dai Sije, Balzac et la petite tailleuse chinoise (2000 et 2001), car tous les régimes totalitaires ont suscité des lectures clandestines. Depuis le Manuel du fossoyeur, premier livre qu’elle vole à l’apprenti lors de l’enterrement de son petit frère mort dans le train et dans lequel elle apprend à lire, jusqu’aux romans comme L’Homme invisible de H. G. Wells, Liesel dévore une grande variété d’ouvrages de la bibliothèque du bourgmestre.

 

Le pouvoir des mots

Le film montre aussi le pouvoir des mots pour déguiser la réalité, comme l’a fait le régime nazi, ou pour l’exprimer avec poésie, comme le fait spontanément Liesel, décrivant à Max le temps qu’il fait dehors ou racontant des histoires pour calmer l’angoisse des gens réfugiés aux abris pendant un bombardement. Une belle trouvaille visuelle, celle de l’alphabet mural avec lequel Liesel apprend à lire, introduit même dans le film une conception kabbalistique des lettres comme capables de créer un monde différent de celui qui est imposé à l’enfant.

Certes, le narrateur qu’est la Mort, malgré son humour noir, fait planer sur le livre et le film une fatalité inéluctable. Il se dit lui-même le meilleur auxiliaire d’Hitler. Mais ici le tragique est évité par un dénouement qui inverse les rôles, la famille allemande étant tuée dans un bombardement, la fillette et le jeune juif étant sauvés. Image politiquement correcte d’une Allemagne où les opposants au nazisme auraient été durement punis ou vision magique d’une victoire imaginaire des victimes sur les bourreaux ?

 

Une esthétique influencée par les séries télévisées…

Le film souffre d’un manque évident de rythme et de souffle. Le scénariste Michael Petroni, qui a pourtant dû couper de nombreux passages de ce roman fleuve, reste trop démonstratif.

Le réalisateur, lui, peine à se dégager de l’esthétique léchée de la série télévisée : ses séquences, véritables épisodes de feuilletons, sont souvent trop longues et trop romanesques. Il est sauvé par une distribution éblouissante. Geoffrey Rush et Emily Watson sont remarquables dans le rôle des parents adoptifs et la jeune actrice canadienne Sophie Nélisse, découverte dans Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau (2011), crève l’écran.

Autre atout du film, la musique de John Williams, véritable ode à la vie, qui anime cette belle déclaration d’amour à la littérature.

…mais aussi une fiction qui peut jouer un rôle pédagogique majeur

La Voleuse de livres est l’exemple type d’un film médiocre, d’une fiction plus sentimentale qu’historique, qui peut cependant jouer un rôle pédagogique majeur. Un peu comme la série télévisée Holocauste en son temps (1978). Le grand historien de la Shoah Raul Hilberg, auteur de La Destruction des juifs d’Europe (1961), estimait à sa juste valeur la fiction cinématographique et ne remettait absolument pas en cause son côté émotionnel. Il y voyait même un document sur l’époque de sa réalisation plus que sur l’époque mise en scène.

Si l’on considère La Voleuse de livres comme particulièrement instructive sur la façon actuelle de présenter l’histoire de la Shoah à l’heure de l’Europe unie, avec l’accent mis sur la Résistance et le rôle des Justes en France et en Allemagne, ce film peut être montré aux élèves de collège et de lycée, à condition d’être accompagné de commentaires historiques et littéraires appropriés.

Dans la mesure où il a pour héros des enfants dans la tourmente de la guerre, il provoquera à coup sûr chez les élèves identification et empathie, préliminaires indispensables à un véritable travail sur la mémoire.

Anne-Marie Baron

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