« La Valse des pantins », de Martin Scorsese

"La Valse des pantins", de Martin ScorseseQuand le rire se fige

Truffaut expliquait que son plaisir était de voir les films sur grand écran avant de les revoir sur son écran de télévision et, alors, en cassette vidéo. Aujourd’hui, on dirait autrement mais l’idée reste la même et un support numérique aide à retrouver une émotion, un plaisir, ou à remettre en perspective un film. C’est le cas avec ce DVD.

Dans les suppléments de La Valse des pantins – King of comedy en anglais – Thelma Schoonmaker ,qui a monté la plupart des films de Scorsese, raconte comment elle travaille avec le metteur en scène, très soucieux du montage. Selon elle, les grands cinéastes sont des monteurs dans l’âme, et Scorsese, comme Eisenstein ou Hitchcock en est un : il pense en monteur.

Un écran de télévision branché sur TCM, la chaîne américaine diffusant des classiques, est allumée en permanence, son coupé. Et tandis qu’ils travaillent sur leur film, Scorsese jette des coups d’œil sur cet écran, et attire l’attention de sa monteuse sur tel plan, tel autre, tel effet. Le cinéaste ne cesse d’être cinéphile. Celles et ceux qui ont vu Voyage à Hollywood puis Voyage en Italie le savent, et se régalent à l’entendre et à le voir commenter les films.

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De « Raging Bull » à « La Valse des pantins »

Le cinéaste a moins travaillé le scénario que son acteur principal, Robert de Niro. On connaît la méthode de ce dernier. Il s’investit totalement dans un rôle, prend des kilos si nécessaire, cherche à tout comprendre du personnage. Ici, il a choisi lui-même les costumes vulgaires du héros dans une boutique démodée de Brooklyn.

Scorsese a tourné La Valse des pantins deux ans après le superbe Raging Bull. L’intensité de la boxe y était rendue dans un noir et blanc qui rappelait les grands films des années cinquante ; le travail sur l’éclairage, sur le montage, le son, était d’une précision incroyable. Annoncé comme un bide probable, le film a connu un petit succès mais, quelques années plus tard, il était un des films de référence du cinéaste, et de l’histoire du cinéma.

Scorsese a retrouvé l’envie de filmer et de vivre, ce qui était l’enjeu principal de ce film entrepris avec son acteur fétiche d’alors, De Niro. La Valse des pantins prend en partie le contrepied de Raging Bull, comme on l’apprend dans ce supplément grâce à Thelma Schoonmaker. Les couleurs primaires sont privilégiées, l’esthétique renvoie parfois à la télévision, et ce n’est pas un hasard.

 

Le pouvoir des images et du petit écran

Employé des télécommunications, Rupert Pupkin passe l’essentiel de son temps à répéter des numéros comiques et à traquer les célébrités pour compléter sa collection d’autographes. Il rêve de devenir le nouveau roi du rire. Ainsi parvient-il à approcher son idole, Jerry Langford, un présentateur de talk-show humoristique. Langford ne l’éconduit pas aussitôt et Pupkin se fait plus insistant. Au point d’utiliser un stratagème pour passer à la télévision.

Comme on le voit, il est question du pouvoir des images et du petit écran en particulier. Un film comme Le Gouffre aux chimères, de Billy Wilder, mettait déjà en scène ce pouvoir de l’image, mais d’une autre façon. Aujourd’hui, nous sommes familier de cette dénonciation et si nous ne l’étions pas, ce que nous voyons sur certaines chaînes suffirait à nous rendre critique.

Le film de Scorsese met en scène une sorte d’obsessionnel, comme l’était Travis Bickle dans Taxi Driver, comme l’est, d’une toute autre façon le héros du Loup de Wall Street, incarné par Di Caprio. Mais sa folie annonce aussi celle des solitaires qui, faute d’obtenir ce qu’ils veulent, utilisent la violence. Aux États-Unis, ce besoin de reconnaissance est rendu plus angoissant par la présence des armes à feu. Celle qu’utilise Pupkin ne tue pas. Jerry Langford n’est pas un personnage plus sympathique. Il incarne l’une de ces vedettes de télévision que l’on imagine accessibles, « populaires », et qui sont tout de morgue et d’arrogance. Ils appartiennent à un univers opaque, celui des images ou des icones.

Peut-être est-ce contre cette « caste », que des producteurs cyniques ont un jour inventé les vedettes de la télé-réalité, star d’une saison, incultes, tristes reflets de notre société et dès lors jetables, avant de disparaître des écrans, ou de survivre dans les pages faits divers des journaux.

 

Robert De Niro dans "La Valse des pantins", de Martin Scorsese

Robert De Niro dans « La Valse des pantins », de Martin Scorsese

 

Un film culte

La Valse des pantins n’a rien d’une comédie et on ignore qui l’expression « King of comedy » désigne. Ce serait plutôt une antiphrase. Jerry Lewis aimait ce film parce qu’on lui avait donné un rôle sérieux et qu’il sortait ainsi de l’emploi qu’on lui attribuait depuis si longtemps, de pitre. À ceci près qu’il était un immense pitre, drôle et touchant, tant dans les films qu’il réalisait, que dans ceux qu’il interprétait au côté de Dean Martin.

Dans une scène coupée, proposée en supplément, on voit l’ouverture de son show télévisé. Il y est drôle, brillant, usant seulement de la parole. Chaque trait décoché touche ; chaque blague fait rire. Ce qu’on entend dans ce texte de 1982 qu’on peut penser improvisé, comme c’est le cas d’une partie du film, provoquerait de l’indignation, des accusations diverses, des procès. Mais pour qui aime les films de Billy Wilder et, bien après, certaines comédies de Woody Allen, c’est pure jubilation.

D’autres scènes coupées mettent en relief tout le talent de Robert de Niro, notamment une scène nocturne, dans un bar, tandis qu’il cherche à séduire Rita, ancienne camarade de classe qui travaille là comme barmaid. Scorsese fait jouer son père, et un ami cuisinier. Chacun prend son temps. C’est aussi pour ne pas ralentir le rythme de son film que Scorsese a coupé.

La Valse des pantins est devenu un film culte, bien des années après. On le regardera en songeant aux échos qu’il prend après Le Loup de Wall Street, mais aussi après Les Affranchis (sans doute le chef-d’œuvre de Scorsese) ou Casino, autre film sur la folie, la démesure d’une Amérique que l’on ne comprend jamais mieux qu’avec lui (avec quelques autres aussi !)

Norbert Czarny

 

• Martin Scorsese, « La Valse des pantins », DVD Carlotta films.

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