« I am not Madame Bovary », de Feng Xiaogang

"I am not Madame Bovary", de Feng XiaogangDissipons d’emblée le malentendu que le titre du film du cinéaste chinois Feng Xiaogang pourrait susciter dans l’esprit du spectateur (a fortiori flaubertien).

Il n’y a pas plus ici d’allusion, encore moins de présence de « Madame Bovary », que de trace de l’œuvre homonyme mondialement connue.

Rien, sinon un (très) lointain cousinage…

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"I am not Madame Bovary", de Feng Xiaogang © Wild Bunch

« I am not Madame Bovary », de Feng Xiaogang © Wild Bunch

Raccourci publicitaire

I am not Madame Bovary est adapté du roman de l’écrivain (et scénariste du film) Liu Zhenyun, Wo bu shi Pan Jinlian, littéralement, « Je ne suis pas Pan Jinlian », du nom de cette héroïne de la littérature érotique chinoise du XVIIe siècle qui, pour avoir empoisonné son mari avec la complicité de son amant, est considérée aujourd’hui en République populaire comme l’archétype de l’épouse indigne et dépravée.

Or, comme Pan Jinlian n’est connue que des rares sinisants lettrés, les distributeurs du film ont préféré « emprunter » à Gustave Flaubert « sa » Bovary au vieux parfum de scandale pour s’adresser à l’imaginaire du public international. L’anglais en plus ! Pour faire plus moderne, plus vendeur, et racoler davantage…

Emma Bovary, parangon de débauche utilisé comme repoussoir (!), l’argument publicitaire laisse pour le moins perplexe. Notons encore que l’éditeur Gallimard avait choisi, pour sa part, de publier le roman de Liu Zhenyun en 2015 sous le simple titre de Je ne suis pas une garce. CQFD.

"I am not Madame Bovary", de Feng Xiaogang © Wild Bunch

« I am not Madame Bovary », de Feng Xiaogang © Wild Bunch

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Cadre circulaire

L’étonnement ou l’agacement passé, force est de reconnaître que le premier long-métrage de Feng Xiaogang distribué sur nos écrans (son œuvre demeure inédite en France) mérite que l’on s’y arrête avec toute l’attention que ses qualités plastiques l’exigent. C’est bien simple, I am not Madame Bovary est une œuvre de toute beauté. De la véritable peinture sur soie, délicate, soignée, finement ouvragée – on songe également à l’art pictural de la miniature – qui ne prend toute sa mesure que sur le grand écran de la salle de cinéma !

La composition des plans (superbement éclairés) est déterminée par le « cadre circulaire » des images, qui resserre les lignes de fuite et creuse la profondeur de champ. Cette forme esthétique, issue des peintures littéraires de la dynastie Song (X-XIIIe siècle), accroît la tension dramatique et force le spectateur, dans un état proche de la sidération, à une concentration accentuée. L’œilleton par lequel ce dernier accède aux images le place dans une étrange situation de voyeur (ou d’entomologiste), à la fois proche et éloignée, en surplomb et au plus près des tribulations de la jeune héroïne Li Xuelian.

Pour le moins original au vu de son emploi durant la quasi-totalité du film (2h 18), le cache noir confère à la narration un charme un peu désuet, qui lui sert à façonner la temporalité des lieux millénaires et une belle figure de femme intemporelle. Sa rondeur, ajoutée aux tons jaunis et passés des couleurs, prête enfin à cette œuvre éminemment romanesque l’allure d’un récit universel, l’aspect d’un conte satirique où le sérieux se mêle au dérisoire, la farce au réalisme.

"I am not Madame Bovary", de Feng Xiaogang © Wild Bunch

« I am not Madame Bovary », de Feng Xiaogang © Wild Bunch

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Li Xuelian, femme blessée

Dire que Li Xuelian est prisonnière de son cadre, et qu’elle tourne longtemps en rond, relève de l’évidence. Après avoir conclu un « divorce blanc » avec son époux pour des questions immobilières, celle-là entend se remarier avec lui. Or, l’ex-mari en a profité pour convoler à d’autres noces en douce. Tandis que Li Xuelian s’insurge de sa déloyauté, l’ancien époux l’humilie sans vergogne en la traitant publiquement de « Pan Jinlian ». Débute alors pour la jeune femme bafouée une longue quête politico-administrative en vue de recouvrer mari, honneur et droits…

Celle qui n’est ni Pan Jinlian, ni (encore moins) Emma Bovary, tiendrait plutôt de Qiu Ju, la paysanne inoubliable du film de Zhang Yimou (Qiu Ju, une femme chinoise, 1992), pour ce qui est de l’opiniâtreté et du courage face à l’âpreté des faits et des hommes. Son combat acharné la tient sans cesse en mouvement, et nous offre de faire un bout de chemin dans une Chine partagée entre archaïsme et modernisme, désir d’émancipation des femmes et repli d’une société dominée par les hommes.

"I am not Madame Bovary", de Feng Xiaogang © Wild Bunch

« I am not Madame Bovary », de Feng Xiaogang © Wild Bunch

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Une critique féroce de l’administration

Et surtout, reflet du cinéma de Feng Xiaogang porté à la critique sociale, de visiter les arcanes d’une administration pléthorique, incompétente et corrompue.

Les chefs de districts sont ici des pleutres, des êtres sans envergure qui se dérobent à leurs responsabilités, et qui ne redoutent rien tant que la présence obstinée de Li Xuelian au moment des réunions annuelles du parti à Pékin. Leurs arguties donnent lieu à des scènes hilarantes, soutenues par la théâtralité expressionniste du jeu des acteurs (laquelle n’est pas sans évoquer la tradition chinoise du théâtre de masques).

Elles traduisent enfin le malaise d’un pays contraint d’appliquer des lois absurdes ou confiscatoires comme celle qui, depuis 2013, consiste à taxer la plus-value de la vente de toute résidence secondaire à hauteur de 20 %.

Pris de panique, explique le réalisateur Feng Xiaogang, « nombre de couples ont décidé de divorcer temporairement sur les conseils de leurs banquiers pour pouvoir vendre leur deuxième logement et échapper au couperet fiscal, ce qui a entraîné une hausse de mise en vente des biens d’au moins 20 % à Pékin. »

Philippe Leclercq

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• Voir également sur ce site : « Un vent de liberté », de Behnam Behzadi, par Philippe Leclercq.

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