« Frantz », de François Ozon

francois-ozon-frantz-1François Ozon se coule avec une étonnante aisance dans tous les genres, depuis le drame familial qu’est Sous le sable (2000) jusqu’au polar à la Agatha Christie dans 8 femmes (2001) et à la comédie dans Potiche (2010). Mais le dénominateur commun de tous ses films est le mystère des individus – dû au malentendu et à l’incommunicabilité entre les êtres –, le processus de sa résolution et sa résistance à l’élucidation.

Cette fois, il aborde un genre très codé, une reconstitution historique classique. Il s’agit d’une coproduction en langue allemande, située, immédiatement après la fin de la Première Guerre mondiale, dans une petite ville d’Allemagne traumatisée par les milliers de morts de cette boucherie dans les deux camps.

Le contexte politique est très lourd. Les rancœurs subsistent, les nationalismes sont toujours aussi forts et même plus forts que jamais dans le pays, annonçant déjà les tensions et les conflits de la République de Weimar et la marche du Reich vers l’autoritarisme nazi.

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Pierre Niney et Anton von Lucke dans "Frantz", de François Ozon

Pierre Niney et Anton von Lucke dans « Frantz », de François Ozon

D’Ernst Lubitsch à François Ozon

François Ozon emprunte son intrigue à un film d’Ernst Lubitsch peu connu de 1932, Broken Lullaby (L’homme que j’ai tué, avec Lionel Barrymore et Phillips Holmes) déjà adapté d’une pièce de Maurice Rostand (1925), qu’il revisite à sa façon, adoptant pour sa part le point de vue de la jeune femme en deuil de son fiancé. Intriguée de rencontrer au cimetière un ami français de ce dernier, venu se recueillir sur sa tombe, Anna lui parle, parvient à le faire accepter par les parents de Frantz Hofmeister qui l’ont recueillie, alors qu’Adrien est très mal reçu en ville.

Tout le monde se pose des questions : qui est donc cet Adrien Rivoire, visiblement détruit par la mort de Frantz ? Qu’était-il pour lui ? Quel est donc le sentiment qui le pousse à déposer des fleurs sur la tombe d’un soldat du front adverse mort dans une tranchée ? “Nous étions amis, raconte Adrien, nous avions été étudiants ensemble à Paris avant la guerre, tous deux passionnés d’art, violonistes, visiteurs assidus du Louvre.” Mais quel genre d’amis ? Réticent, volontairement évasif, Adrien insiste sur une seule chose : la souffrance terrible que lui a causé la perte de Frantz, et le fait que sa vie n’est plus la même depuis. Son deuil est aussi profond que celui d’Anna.

Ernst Stötzner dans "Frantz", de François Ozon

Ernst Stötzner dans « Frantz », de François Ozon

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Fausses pistes, impasses et volte-faces

En se mesurant au mélodrame d’époque et au sujet rebattu des vies dévastées par la guerre, que ce soit celles des soldats tués, rendus invalides ou des familles décimées et irrémédiablement endeuillées, Ozon prend des risques à la fois historiques et artistiques : d’une part, il se situe du côté allemand et met en cause le patriotisme aveugle des parents qui ont eux-mêmes convaincu leurs fils de s’engager ; d’autre part, il explore une voie filmique que les commémorations de ces dernières années ont rendue très fréquentée.

Mais il évite les écueils de ce type de films aux costumes et aux décors si attendus. Toute l’habileté du cinéaste consiste à nous entraîner sur un certain nombre de fausses pistes, aussi vraisemblables les unes que les autres, et à nous imposer un suspense psychologique très réussi.

Avec adresse, il nous égare dans des impasses, suggère, insinue, nous fait croire à une liaison homosexuelle, accréditée par la faiblesse physique de ce garçon de vingt-quatre ans, qui s’évanouit à tout bout de champ et pleure comme un veuf inconsolable.

Ce tortueux mélo multiplie les détours, les malentendus, les volte-faces, les inversions de rôles, les coups de théâtre avec une virtuosité un peu artificielle qui allonge certes un peu trop l’intrigue. Ce qui devait arriver arrive: Anna tombe amoureuse d’Adrien, la famille de Frantz l’adopte et pousse la jeune femme à refaire sa vie avec lui.

Ne serait-ce pas une forme de fidélité à son fiancé ? Mais l’hostilité et même les menaces des habitants obligent Adrien à quitter le pays. Sans nouvelles de lui, poussée par ses beaux-parents, Anna se rend à Paris sur les traces de son fiancé et de son pathétique ami. Ce qu’elle découvre est aussi inattendu et désespérant que possible.

Paula Beer dans "Frantz", de François Ozon

Paula Beer dans « Frantz », de François Ozon

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Bien plus que des personnages, des virtualités narratives

À grand renfort de sous-entendus, Ozon nous manipule, joue avec nos nerfs, use et abuse de notre crédulité, de notre soif de fiction, nous oblige à suivre ce parcours d’embûches et d’obstacles presque digne d’un Hitchcock, à qui il emprunte les faux flash back du Grand Alibi (1950), mais nous voue à une déception inévitable. À trop promettre…

À moins que Frantz ne soit en fait un film délibérément double, dans lequel la réalité référentielle de l’intrigue doit être moins réelle en définitive que celle de toutes les intrigues imaginées par un spectateur incité à être sans cesse hyperactif. Habileté suprême d’un cinéaste plus soucieux de suggérer que de montrer et qui aurait placé sous la partie visible et explicite du film une strate invisible qui tantôt confirme, tantôt contredit ce qui se passe sur l’écran. Comme certaines fresques ou certaines mosaïques qui cachent sous leur surface une autre couche de motifs plus anciens.

Dans cette perspective, Frantz et Adrien, le soldat vivant et le mort, bien plus que les personnages bien définis de cette intrigue, seraient des virtualités narratives, des ébauches, des images indécises susceptibles de se transformer en une multiplicité de personnages divers. Pierre Niney, qui semble sorti d’une de ces photos d’époque enrubannées envoyées aux amoureuses fiancées des soldats de jadis, est parfait dans ce rôle tout en nuances et en mystères. Et Paula Beer, digne et émouvante en veuve de guerre surprise par l’amour d’une autre façon que dans Le Diable au corps.

Paula Beer et Pierre Niney dans "Frantz", de François Ozon

Paula Beer et Pierre Niney dans « Frantz », de François Ozon

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Deuil et mémoire

Le grand écran dilate l’image, augmente l’effet de réalité, tandis que le noir et blanc très années 1930-1940 du début, puis de savantes alternances ou gradations entre noir et blanc et couleur, mettent en valeur les visages et les corps des personnages et accentuent le sentiment de deuil personnel et collectif.

À la fois passionnant sur le plan de la mémoire historique et plein de surprises sur le plan de la narration et de la psychologie des personnages, ce film sur le deuil difficile mais nécessaire déstabilise, désarçonne, intrigue, et plonge le spectateur dans une interrogation constante qui ne se termine pas avec le film.

Car l’intrigue sous-jacente affleure ou disparaît tour à tour, mais continue à nous hanter même lorsque sa plausibilité est définitivement détruite.

Anne-Marie Baron

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• Voir sur ce site l’étude de Jean-Marie Samocki sur « Frantz », de François Ozon.

• Voir le dossier de « l’École des lettres » consacré à la Première Guerre mondiale : 14-18. Écrire la guerre.

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