François Truffaut, « Chroniques d’“Arts Spectacles”, 1954-1958 »

Écrivain de cinéma

Voilà des pages de passion et de polémiques, de parti-pris et d’éreintements, de lances rompues et de défenses pleines de panache. François Truffaut que l’on découvre dans ce recueil de critiques est un jeune homme ardent, souvent en colère, mais aussi prompt à rendre hommage, à dire son admiration quasi filiale à l’égard de cinéastes que l’on considère alors comme « vieillis ».

Ces vieillards se nomment Abel Gance, Jean Renoir, Sacha Guitry ou Fritz Lang. Le jeune critique, qui apprend son métier dans l’hebdomadaire Arts-Spectacles, célèbre leurs œuvres. Et déjà, dans son apologie du cinéma qui sort des studios, qui retrouve le soleil, il annonce le jeune cinéma, celui de Varda avec La Pointe courte, de Louis Malle avec Les Amants, et surtout de Vadim avec Et dieu créa la femme.

Si l’on veut commencer par le début, il faut lire le dernier texte du recueil, son « Hommage à André Bazin ». On se rappelle que le premier long métrage de Truffaut, Les 400 coups, s’ouvre sur la dédicace à André Bazin, qui vient de mourir. On est en 1958 et Truffaut cesse de parler des films pour les faire. Bazin est l’homme qui l’a sauvé, quand il n’était qu’un adolescent révolté, fugueur, dont le destin aurait pu être celui d’un Doinel ayant très mal tourné.

André Bazin (1918-1958).

Le portrait de Bazin est écrit par son fils spirituel mais aussi adoptif. Truffaut a habité Bry-sur-Marne et les longs échanges qu’il a eus avec le théoricien du cinéma l’ont formé. Le Bazin qu’il évoque est un être généreux, à chaque instant, dans toutes les circonstances. C’est aussi un dialecticien hors pair qui écoute pour mieux contrer les arguments qu’il a entendus et reconnus. C’est aussi grâce à Bazin que Truffaut entre aux Cahiers du cinéma. Là, il exercera sa plume féroce et précise dans des textes comme « Une certaine tendance du cinéma français », qui lui vaut des inimitiés, voire des haines ; cela durera et certains metteurs en scène installés, comme Autant-Lara, Delannoy ou les dialoguistes Aurenche et Bost lui en voudront longtemps.

Arts Spectacles est l’autre journal dans lequel écrit le jeune Truffaut. C’est un hebdomadaire acheté par le romancier Jacques Laurent, grâce à l’argent gagné par son double, Cécil Saint-Laurent, et à la série des Caroline chérie. Laurent est très ancré à droite, il déteste l’engagement sartrien et beaucoup d’intellectuels de gauche dont il faut rappeler les liens avec un Parti communiste alors stalinien. Une autre époque.

Avec lui, Nimier, qui reconnaît le talent de plume de Truffaut, et un certain François Vinneuil, alias Lucien Rebatet, sinistre personnage auteur du roman Les Décombres. Le jeune Truffaut et Rebatet auront quelques échanges aimables. En clair, notre jeune homme n’est pas encore bien sûr de ses idées sur le plan politique. Il s’en désintéressera bientôt, mais signera le Manifeste des 121 et tous ses rares engagements le conduiront à défendre des causes justes, finalement proches d’une certaine gauche intellectuelle incarnée par Mendès-France.

François Truffaut et Jean Renoir en 1973.

Les articles paraissent, suscitent des débats, des polémiques ; les ventes s’envolent et ce jusqu’en 1958. Les articles de Truffaut sont attendus. Il faut dire qu’ils sont écrits. De Gide, vu par Allégret, il écrit qu’il ressemble à « un sage oriental qui aurait été champion de lutte gréco-romaine ». Et quiconque voudrait se livrer à l’exercice critique conservera par devers lui ce qu’on lit dans l’excellente introduction de Bernard Bastide, et dont je garde un extrait :

« 3) Ne pas expliquer le film mais le revivre.
4) Remplacer la description extérieure par la communion intérieure. »

Ces critères, on les voit sans doute à l’œuvre dans l’un de ses premiers articles, consacré à Touchez pas au grisbi, de Jacques Becker, présenté par la publicité comme le film de gangsters type, et dans lequel il voit le film français le plus « intérieur » de l’année. Comme Tavernier dans son Voyages à travers le cinéma français, Truffaut est sensible aux détails matériels, à ce qui fait de Max un homme comme les autres, qui vieillit et chausse ses lunettes « pour lire »

On sait le goût du cinéaste pour la littérature. Il aime Balzac comme en témoignent par exemple Les 400 coups et Baisers volés, il est lié d’amitié avec Cocteau qui le soutiendra à Cannes, il adapte souvent des romans comme Fahrenheit 451 ou les « Séries noires ». On lira pour commencer tel article consacré au travail d’Aurenche et Bost, et par exemple celui sur « Le rose et le gris », dans lequel les deux scénaristes prétendent « améliorer Stendhal ».

Truffaut a une certaine idée du dialogue de film et sa préférence va au travail accompli par Cocteau qui reprend Diderot pour Les Dames du bois de Boulogne, de Bresson. À sa sortie, le film est moqué, méprisé. Il faudra quelques années pour qu’on en reconnaisse l’intelligence, la force. Elle doit beaucoup à ce que Truffaut appelle l’auteur, ou les auteurs. Contre le « cinéma d’équipe », avec scénaristes et dialoguistes, cherchant des équivalences pour adapter les textes littéraires, Truffaut veut un regard, un parti-pris, une ambition affichée, sans souci du public qu’il faut respecter et non flatter. Pour lui, un bon film doit donner une idée du monde et une idée du cinéma.

François Truffaut et Roberto Rossellini.

Ce cinéma d’auteur qui deviendra la Nouvelle Vague (idée publicitaire aussi astucieuse que le Nouveau Roman), Truffaut ne cesse de le vanter en citant ses maitres, ses modèles, et parfois ses « professeurs » : il aime, chez Rossellini dont il deviendra l’assistant, « le goût de la simplicité, de la clarté et de la logique ». Voyage en Italie est un film novateur (on ne saurait lui donner tort). Il soutient Ophüls, dans la solitude qui l’affecte après l’échec de Lola Montès. Il aime Renoir, Tati et, plus surprenant, René Clair. La logique peut aller contre les conventions.

L’article qu’il consacre à Les hommes préfèrent les blondes est intitulé « Howard Hawks, intellectuel ». Le metteur en scène américain appartient, comme Hitchcock, à son panthéon et à celui de Rivette et des compagnons des Cahiers du cinéma. Il va « jusqu’au bout » et leur aboutissement logique rend certaines scènes « monstrueuses, quasiment insupportables ». Le futur cinéaste apprend en regardant, après avoir appris en lisant les synopsis qui servaient de point de départ à ses articles, toujours écrits dans la hâte, sur un coin de table, dans un café enfumé.

Quand il aime, Truffaut ne ménage pas son énergie, ou sa peine. Il écrit plusieurs articles sur le même auteur ou le même film ; il mène des campagnes de presse. Certains articles sont signés de son nom, d’autres de celui de Lachenay, son ami d’enfance, d’autres de Chabert (on reconnaît l’hommage). Parfois ils sont anonymes. Le but est de convaincre les spectateurs.

Quand il n’aime pas, il est féroce, injuste, de mauvaise foi. Il va jusqu’à déconseiller d’entrer dans la salle, prétendant que la copie est mauvaise, que l’image est floue. Mais c’est surtout sa plume qui blesse. Ainsi pour un film de Delannoy :

« Je ne vois pas comment on peut se retenir d’écrire que Chiens perdus sans collier fait reculer les bornes de l’insignifiance. »

La méchanceté ne s’arrêtera pas là. Dans Les Mistons, son premier court-métrage, les enfants déchirent l’affiche et modifient le titre : « colliers perdus sans chien ». Audiard est pour lui le « Jeanson du pauvre ». Il dénonce le manque d’ambition, l’absence de morale chez beaucoup, qui cherche à plaire, à tous prix :

« Il faut traiter le spectateur comme son égal et je crois fermement à cette règle : dans un film ne rien mettre pour faire rire qui ne vous fasse rire vous-même, pour vous faire pleurer qui ne vous émeuve. »

L’« insincérité » de Delannoy, René Clément et Clouzot le révolte : rien ne les amuse, rien ne les émeut. De même, il ne supporte plus les films de Carné qui a épuisé le filon du « réalisme poétique ». On imagine ce qu’éprouverait aujourd’hui Truffaut devant beaucoup de nos comédies à la française, aussi fausses que stupides, faites pour caresser un public docile dans le sens du poil le plus soyeux.

Mais Truffaut s’est parfois trompé, et ses films – souvent des films d’équipe comme Le Dernier Métro dialogué par Jean-Claude Grumberg – nuancent le propos du jeune homme énervé. Il n’a pas aimé John Ford, avant d’écrire un « Dieu bénisse John Ford » que l’on trouve dans Les Films de ma vie. Il n’a pas bien compris Jean Grémillon ou Duvivier, à qui Bertrand Tavernier rend justice dans le deuxième volume de Voyages à travers le cinéma français. Il a méprisé le cinéma anglais, qui, il est vrai, n’était pas encore celui de Frears, Leigh ou Loach.

Il s’est trompé, s’est emporté, et en 1967, il le reconnaissait :

« Je me sens aujourd’hui solidaire de tous les gens qui font le même métier que moi. Leurs échecs m’attristent et je me réjouis de leurs succès. L’idéal serait que tous les films aient du succès… même ceux d’Audiard et de Delannoy ! »

Parfois, aller à Canossa vous allège l’âme.

Norbert Czarny

François Truffaut, « Chroniques d’Arts Spectacles 1954-1958 », Gallimard, 2019, 530 p.

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