« Fais de beaux rêves », de Marco Bellocchio, le couronnement d’une œuvre majeure

"Fais de beaux rêves", de Marco BellocchioMarco Bellocchio fait l’objet d’une rétrospective intégrale à la Cinémathèque française. C’était bien le moins que l’on pouvait faire pour célébrer l’un des derniers grands cinéastes en activité de la Nouvelle Vague italienne, qui sort un film bouleversant, Fai bei sogni (« Fais de beaux rêves »), sorte de recherche du temps perdu.

Cette nouvelle œuvre confirme tout ce que le reste nous avait appris. Depuis toujours Bellocchio est un révolté. Dès son premier film, Les Poings dans les poches (1965), ce cinéaste très engagé politiquement proteste, s’indigne, se bat contre les institutions dans une œuvre largement autobiographique.

L’église et son pouvoir exorbitant en Italie, la famille, qui est sa complice avec ses simagrées hypocrites (Le Sourire de ma mère, 2002), les pensionnats religieux qui préparent sa mainmise sur les individus, avec leur enseignement rétrograde, leur discipline trop rigoureuse, leur inefficacité évidente (Au nom du père, 1972), la justice (Le Saut dans le vide, 1979) toujours suspecte.

Les premiers films de Bellocchio sont provocants, rageusement sacrilèges et joyeusement blasphématoires; ils ne reculent devant aucun excès thématique ou stylistique. Puis après un long silence, il revient dans les années 2000 avec une série de films plus mûrs, plus sobres, mais tout aussi critiques des travers de son époque.

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Jamais les mensonges ne protègent les enfants

Dans Fais de beaux rêves, il traite le thème majeur de son œuvre : la présence de l’enfant en l’homme, et concentre sa colère contre les adultes et son obsession du mensonge.

Un enfant orphelin reste marqué toute sa vie non seulement par la mort de sa mère, mais par les mensonges dont on l’a entouré. A-t-elle vraiment bordé son fils avant de mourir d’un « infarctus foudroyant » ? Repose-t-elle réellement dans ce cercueil fermé ? Ira-t-elle au paradis comme le lui affirme le curé ? Mensonge familial, mensonges pieux de la religion, les adultes pensent que les mensonges protègent les enfants.

Quelle erreur ! Ils créent une fausse sécurité, une inquiétante étrangeté que Bellocchio s’attache à traduire par une mise en scène où la lumière et l’éclat des séquences de jeux de l’enfance avec la mère contrastent fortement avec le désert d’un appartement de plus en plus triste et sombre, aux espaces déformés par les grandes focales comme un décor expressionniste. Le contrepoint entre cette lumière et les images de plus en plus sombres de la vie de Massimo crée un effet presque fantastique.

De plus Bellocchio utilise la série télévisée Belphégor dont la présence obsédante en contrepoint crée une mise en abyme révélatrice. Le fantôme, apprivoisé par la vision du film avec la mère, est moins effrayant que complice de l’enfant, protecteur tout-puissant, comme délégué par la morte pour veiller sur le petit garçon.

 

Barbara Ronchi et Nicolò Cabras dans "Fais de beaux rêves", de Marco Bellocchio © Simone Martinetto

Barbara Ronchi et Nicolò Cabras dans « Fais de beaux rêves », de Marco Bellocchio © Simone Martinetto

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Intransigeance morale et rigueur formelle

Après une enfance entre dépression et colère, une adolescence mélancolique et solitaire, Massimo, devenu chroniqueur sportif, reste sombre et mal dans sa peau. Chaque séquence de ce film un peu long a cependant sa nécessité pour souligner cette opposition fondamentale entre mensonge et vérité qui structure la vie de Massimo.

L’incompréhension qui le tourmente le rend hypersensible à toutes les scènes de maternité auxquelles il est confronté, que ce soit chez son ami de classe qui ferme la porte de sa chambre au nez de sa mère – scène récurrente dans ce cinéma – ou en Afghanistan devant une mère qui, venant d’être tuée sous les yeux de son enfant, est filmée par un photographe avide de mise en scène et d’images choc.

Tout ce mensonge environnant le heurte, l’obsède. Jusqu’au jour où une femme médecin de garde soulage l’une de ses crises d’angoisse parce qu’elle lui dit la vérité, pour la première fois de sa vie. Rencontre déterminante, qui s’avère libératrice, révélatrice et thérapeutique.

L’œuvre de Marco Bellocchio se distingue par son intransigeance morale et sa rigueur formelle. Même la sphère de l’intime y est soumise. Le film La Loi du désir (1990) en est un exemple frappant. Une femme va jusqu’à porter plainte pour viol contre un homme qui l’a séduite sans véritable désir. Le sexe lui-même ne peut s’accommoder d’un désir défaillant. La femme, comme Dieu, vomit les tièdes et épouvante tous les hommes par l’absolu qu’elle recherche en amour. Trop exigeante, trop passionnée, prête à tout, elle est la flamme et le flambeau. Et gare à qui feint un amour qu’il n’éprouve pas. Le mensonge en ce domaine est impardonnable.

 

Berenice Bejo et Valerio Mastandrea dans "Fais de beaux rêves", de Marco Bellocchio © Simone Martinetto

Berenice Bejo et Valerio Mastandrea dans « Fais de beaux rêves », de Marco Bellocchio © Simone Martinetto

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Les grands artistes racontent toujours la même histoire,
celle de leurs premiers émois et de leurs premiers traumas

Œuvre importante, reconnaissable à cette obsession manifeste de l’innocence de l’enfance face au mensonge adulte, que l’on retrouve dans les films sur les grands sujets de société, comme La Belle endormie (2012), film sur le cas de conscience national provoqué par la situation d’Eluana Englaro, une jeune femme plongée dans le coma depuis 17 ans. La justice italienne vient d’autoriser son père à interrompre l’alimentation artificielle maintenant sa fille en vie. Interrogeant les mobiles des membres de la famille et des manifestants qui font le siège de l’hôpital, le cinéaste dévoile les motivations égoïstes et politiques de chacun.

Une œuvre qui a abordé tous les genres et n’a reculé ni devant le documentaire, ni devant l’adaptation ou la transposition des classiques (Le Diable au corps, 1986, La Mouette, 1977, Le Prince de Hombourg, 1997), ni devant les films politiques comme Vincere (2009) sur la personnalité de Mussolini, ou Buongiorno notte (2003) sur la vie de Chiara, jeune terroriste engagée dans la lutte armée, et impliquée dans l’enlèvement et la séquestration d’Aldo Moro.

"Le Saut dans le vide", de Marco BellocchioPourtant Bellocchio, s’il est bien un révolté, ne me semble pas un vrai révolutionnaire, mais la seule vérité est peut-être, pour ce cinéaste ennemi du mensonge, l’action politique qui engage toute la vie des individus et leur offre l’occasion de se dévouer et de se réaliser pleinement – pour le meilleur ou pour le pire.

Ses meilleurs films ne sont pas ses films politiques, un peu trop démonstratifs, mais ceux où il livre son moi profond, ses souvenirs d’enfance et son immaturité revendiquée d’artiste. Et on constate avec surprise que tous les motifs de Fais de beaux rêves sont déjà en 1979 dans Le Saut dans le vide (Salto nel vuoto), filmé en sépia en hommage aux anciennes photos : l’illusion d’être adulte, la folie qui guette, le huis clos de l’appartement devenu prison, le bonheur maternel, le suicide. Tant il est vrai que les grands artistes racontent toujours la même histoire, celle de leurs premiers émois et de leurs premiers traumas.

Anne-Marie Baron

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