« Effets secondaires », de Steven Soderbergh

Steven-Soderbergh-Effets-secondairesSteven Soderbergh s’est fait une spécialité des films qui prennent la défense des consommateurs contre les grands groupes industriels.

Erin Brockovich (2000) oppose une mère de famille modeste à la Pacific Gas and Electric Company (PG&E), responsable d’une grave pollution de l’eau potable ; The Informant ! (2009) imagine un brillant cadre supérieur du géant agroalimentaire Archer Daniels Midland (ADM) dénonçant les pratiques de sa firme.

Plus largement, le cinéaste aime à dénoncer les mensonges exigés par la société pour le profit des nantis. Sexe, mensonges et vidéo, palme d’or à Cannes en 1989, en était une première illustration. Mais, depuis Contagion (2011), avec son complice Scott Z. Burns (qui a écrit aussi The Informant !), il pointe plus particulièrement les abus des laboratoires pharmaceutiques.

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Un problème de société brûlant

Effets secondaires pose la question de savoir si les psychiatres prescrivent les antidépresseurs avec trop de complaisance, de légèreté, en sous-estimant ou en négligeant leurs effets indésirables. Un psychiatre ambitieux, Jon Banks, consulté pour dépression par une jeune femme, Emily, lui prescrit une nouvelle molécule qu’un labo lui a demandé de tester pour une étude rémunératrice. Lorsque la police trouve Emily un couteau à la main, le cadavre de son mari à ses pieds, sans aucun souvenir de ce qui s’est passé, la réputation du docteur Banks est compromise. Comment va-t-il la défendre ?

Le film pose un problème de société particulièrement brûlant et qui a donné lieu à de retentissants procès aux États-Unis : dans quelle mesure les médecins sont-ils responsables des conséquences des traitements qu’ils prescrivent ? Toute la première partie y est consacrée, charge lourdement le docteur Banks et présente sa patiente comme une évidente victime, même si le physique et l’interprétation tout en nuances de Jude Law lui offrent le bénéfice du doute.

Mais Steven Soderbergh n’a pas souhaité apporter une réponse fictionnelle au problème posé. Il a préféré ici le thriller virtuose à la comédie de mœurs – si prisée pourtant à l’heure actuelle, témoin Promised Land, de Gus Van Sant, qui sort ces jours-ci – et le plaisir des spectateurs à l’indignation publique, réunissant ainsi dans cet avant-dernier film avant une retraite annoncée ses deux genres favoris (son dernier opus sera Behind the Candelabra, prochainement présenté à Cannes). J’aurais personnellement tendance à le lui reprocher et à manifester une certaine déception devant cet escamotage digne d’un habile prestidigitateur. L’abus des prescriptions médicales, les profits que les laboratoires tirent de la détresse des malades me paraissent des sujets bien plus intéressants et importants que l’anecdote sulfureuse racontée dans la seconde partie du film.

 

Un thriller psychologique

Il faut pourtant reconnaître que le cinéaste a fait du cinéma le meilleur antidépresseur possible en alternant intelligemment les genres dans son œuvre.

Passé maître dans l’art de manipuler son public, il sait flatter ses goûts dominants, profiter de ses attentes face à un certain langage cinématographique et de sa prédilection pour une forme de récit bien précise ; il lui donne ici ce qu’il demande, combattant son angoisse et sa tendance dépressive par une bonne décharge d’adrénaline, tout en sachant doser avec doigté la stimulation et l’apaisement par une maîtrise parfaite du suspense. Et une direction d’acteurs qui sait éveiller au bon moment les soupçons sur les véritables mobiles des personnages interprétés par Catherine Zeta-Jones et Rooney Mara.

Le début du film, à l’instar du médicament fictif incriminé – pour lequel Scott Z. Burns a réalisé de faux spots publicitaires aussi convaincants que les vrais –, oriente le spectateur vers le réalisme familier d’un horizon sociopolitique balisé, sinon rassurant, jusqu’à ce que l’intrigue opère un virage brutal en direction du thriller psychologique.

Sans un plan ni un mot de trop, dans un décor new-yorkais inattendu, glacé, dévoilé par des zooms d’ambiance sur la musique de Thomas Newman. D’ailleurs, malgré leur différence de genre et de ton, les deux parties du film dénoncent en fait le même cynisme, à plus ou moins large échelle, caractéristique d’une époque de profonde décadence. Constat déprimant, certes, mais traitement de choc !

Anne-Marie Baron

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