« Le Dernier des métiers », entretiens avec Marguerite Duras

"Le Dernier des métiers", de Marguerite Duras

« Le Dernier des métiers », de Marguerite Duras

Sauvage

« Sauvage » est un adjectif qui revient souvent dans les paroles de Marguerite Duras, ou bien le nom, « sauvagerie ». L’écrivain a quelque chose de sauvage. Cela tient à son enfance : “Quand la forêt équatoriale est face à votre chambre d’enfant, on lit différemment Baudelaire à vingt ans.

Parfois, Marguerite Duras tient des propos radicaux, rêve que l’humanité revienne à des formes primitives, qu’elle passe par un « immense bain d’ignorance ». On est en 1969 et elle dit son intérêt pour le maoïsme.

On frémit, rétrospectivement. Mais quand on connaît Duras, on sent que c’est un passage, parmi d’autres. Elle se déclarera aussi proche de Mitterrand, dira du bien de Reagan…

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Un recueil d’entretiens

Le Dernier des métiers rassemble ses entretiens à la radio, à la télévision ou dans les journaux, entre 1962 et 1991. Sophie Bogaert, qui a assuré cette transcription, a rendu sa dimension brute, voire brutale. Elle donne à entendre la romancière et dramaturge : ses fulgurances quelquefois énigmatiques, ses silences, les pauses qu’elle place après un mot soudain isolé. On lit donc en retrouvant ce phrasé.

Ainsi de l’entretien avec Bernard Pivot pour « Apostrophe », ou de celui avec Jacques Chancel pour une « Radioscopie » de 1969. On suit aussi un parcours qui transforme une sorte d’icône de l’avant-garde romanesque et cinématographique des années soixante, en écrivain populaire, auteur d’un « best-seller », L’Amant.

En 1962, Duras est l’auteure de Moderato Cantabile qui la situe parmi les écrivains du Nouveau Roman à côté de Robbe-Grillet. Une « sale blague », selon elle. Elle ne se sent pas d’affinité avec cette « scolarité littéraire ». Elle éprouve presque du mépris pour Philippe Sollers qui suit ce mouvement, qui copie et cherche obstinément le succès. Elle écrit « contaminée, illuminée » par Proust à qui elle consacre l’une des premières interventions radiophoniques du recueil. Au cinéma, elle est la scénariste et dialoguiste de Hiroshima mon amour, un film de Resnais pour lequel, déjà, elle crée le débat. Il n’ira qu’en s’amplifiant.

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Duras cinéaste

Duras est en effet un auteur qui divise, partage, suscite des réactions opposées et virulentes. D’une certaine manière, elle le veut, le provoque. On peut appliquer à toutes ses œuvres ce qu’elle dit à Hubert Nyssen du roman : « J’ai des rapports de crise avec mes livres. D’ailleurs le roman est en crise. Mais je crois aussi qu’il faut qu’il soit toujours en crise. S’il n’est pas en révolution, et permanente, il n’est rien… »

Cela vaut aussi pour ses films, qui atteignent des limites : pellicule vide de L’Homme Atlantique sur laquelle sa voix raconte, improvisation du Camion, décalages constants entre ce que l’on voit sur l’écran et ce que l’on entend : rien de « réaliste » dans ses films. Quand d’autres l’adaptent, elle est rarement satisfaite. Ni Colpi ni Peter Brook ne trouvent grâce à ses yeux. Quant à L’Amant, mis en scène par Jean-Jacques Annaud, elle en a vendu les droits de façon cynique (elle ne l’a fait que pour le « fric ») et méprise le résultat.

Elle aime pourtant certains cinéastes et qui a lu Les Yeux verts, numéro spécial des Cahiers du cinéma, sait combien elle a aimé cet art. Son entretien avec Elia Kazan autour de Barbara Loden et du film Le Fleuve sauvage est un grand moment. On ne s’étonnera guère qu’elle aime Le Fleuve de Jean Renoir. Et que l’art précis et pensé de Robert Bresson soit pour elle une référence. Elle a rêvé que Losey adapte un de ses romans, aussi.

Dans les dernières années, cependant, cette passion vivante et féconde qui l’amenait à parler avec grande justesse de cet art, disparaît. Elle dit à Jean-Michel Frodon et Danièle Heymann venus l’interroger pour Le Monde, qu’elle « déteste » le cinéma. Elle parle dans le même entretien de son goût pour la télévision, et pour qui l’aurait oublié, c’est une autre Duras qui apparaît. Celle qui aime la culture populaire, qui chante Hervé Vilard en conduisant, et rit en regardant Christophe Dechavanne.

La même qui disait quelques années auparavant qu’elle trouvait la télévision indigente, ne la regardait pas de très près : « […] on peut se lever, on peut regarder par la fenêtre une demi-heure…en général ça ne bouge pas beaucoup ». La même aussi qui faisait l’éloge de ce médium, face à Charles Silvestre en 1965. Il est vrai qu’alors elle réalisait des entretiens extraordinaires avec des enfants ou des femmes abandonnés, pauvres ou humiliés pour « Les femmes aussi » et « Dim Dam Dom ». Ces documentaires n’ont pas pris une ride et on rêverait que nos chaines prêtent une caméra à certaines romancières contemporaines pour réaliser de telles enquêtes.

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« Écrire, c’est aller dans ce périmètre où on n’est plus personne »

Duras a été un métronome, elle a un temps donné le « la » de l’époque. Au risque d’exaspérer par des paroles définitives ou sybillines. Elle jouait parfois les pythies et on trouvera des traces dans ces entretiens, notamment quand elle évoque certains de ses romans. Mais peu d’écrivains parlent comme elle de l’acte d’écrire. On se rappelle l’étonnement de Pivot quand elle déclare que Sartre n’est pas écrivain ; on le comprend mieux à travers ce qu’elle dit ici et là.

D’abord son admiration pour Blanchot, Des Forêts et Bataille dont le retrait de la vie publique ne sont sans doute pas des détails. Ensuite quand elle parle de sa solitude, du retrait qu’elle choisit par instant pour vivre « la sauvagerie de l’écriture ». Elle compare cet état à une forêt. Des formules résument ce geste : « écrire, c’est aller dans ce périmètre où on n’est plus personne ». Elle perd l’être social que nous sommes tous et son écriture, reconnaissable entre toutes, se constitue de blancs, de vides, laissant place au lecteur, donnant libre cours à l’interprétation ou à la rêverie. On est en effet loin de Sartre, même si ce qu’elle en dit est caricatural, excessif, et qu’exclure jusqu’aux Mots est osé.

Pour écrire, Duras n’avait pas besoin de circonstances particulières. Elle aimait sa maison de Neauphle le Château ou l’appartement de Trouville. La première parce qu’elle a été remplie d’amis, qu’elle y a aussi tourné des films, le second pour sa proximité avec des paysages qui inspirent ses derniers livres. Elle s’isole en sauvage, qui écrit tout le temps, même quand elle n’écrit pas. Tel est ce dernier des métiers : « C’est douloureux, angoissant, cela prend la place d’autre chose dans la vie. La place d’un certain bonheur ! »

Norbert Czarny

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• Marguerite Duras, « Le Dernier des métiers », Le Seuil, 2016, 440 p.

• Vidéo : « Apostrophes » : Marguerite Duras s’entretient avec Bernard Pivot.

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