« De chaque instant », de Nicolas Philibert

"De chaque instant", de Nicolas Philibert © Les Films du LosangeEn 2002, sortait Être et avoir, le documentaire de Nicolas Philibert sur une école à classe unique située en milieu rural.

Pour ses qualités formelles et son regard attentif, le film est demeuré une référence en la matière. Lequel s’approchait comme rarement de l’acte d’enseigner et donnait à voir l’importante humanité de la transmission, l’éveil à la connaissance, le plaisir de la découverte de soi.

"De chaque instant", de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

« De chaque instant », de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

Le cinéma de Philibert

Le réalisateur y travaillait une matière impalpable, invisible, quasi insaisissable, en tout cas peu cinégénique : le temps, ou la durée propre à la pratique scolaire, à la patiente acquisition des compétences et au développement de la réflexion. Pour être au cœur de la démarche cinématographique de Philibert, nous étions au cœur de la lente fabrique des esprits.

Car, qu’il s’agisse comme alors de jeunes élèves observés au fil de leur année scolaire, de sourds-muets occupés à apprendre le langage des signes dans Le monde des sourds (1993), des pensionnaires de la clinique psychiatrique de La Borde préparant leur pièce de théâtre annuelle dans La moindre des choses (1997), d’une promotion d’élèves-infirmiers comme ici, ou même de la réinvention d’un musée (La ville Louvre, 1990 ; Un animal, des animaux, 1995), le cinéaste s’intéresse davantage à la construction qu’à la chose construite.

Les situations d’apprentissage sont pour lui des chantiers à explorer, des espaces de création, des lieux de mise en scène où tout s’ordonne et où tout s’efface progressivement. Il en observe l’accomplissement, les avancées, la lente mue qui transforme les individus ; il traque tout ce qui disparaîtra derrière le savoir-faire : les craintes, les tâtonnements et les erreurs que chacun devra surmonter pour acquérir le geste adroit et sûr, la précision de l’acte soignant, la dextérité de tous les instants.

"De chaque instant", de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

« De chaque instant », de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

L’IFSI de Montreuil (93)

De chaque instant se situe dans un des 330 Instituts de Formation en Soins Infirmiers – l’IFSI de la Croix-Saint-Simon à Montreuil – préparant au diplôme d’État d’infirmiers. Ou plutôt, devrait-on dire, d’infirmières tant la filière est féminisée (seuls environ 12 % des inscrits sont des hommes).

Au cours de ses trois années d’études, chaque élève-infirmier suit des cours théoriques, s’exerce en travaux pratiques et effectue des stages sur le terrain. Ces stages sont au nombre de six (un par semestre) et correspondent à quatre types de situation : « soins de courte durée » (en milieu hospitalier) ; « santé mentale et psychiatrie » ; « soins de longue durée, soins de suite et de réadaptation » (après une opération, un accident…) ; « soins individuels ou collectifs sur un lieu de vie » (crèche, EHPAD, maison ou foyer d’accueil…).

Le film, parfaitement linéaire, se divise en trois parties, chacune d’elles annoncée par un ou deux vers empruntés au recueil Du mouvement et de l’immobilité de Douve d’Yves Bonnefoy (1953) : les cours et les TP (« Que saisir sinon qui s’échappe ») ; les stages (« Que voir sinon qui s’obscurcit ») ; l’entretien avec les formateurs suite au rapport de stage (« Que désirer sinon qui meurt, / Sinon qui parle et se déchire ? »).

"De chaque instant", de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

« De chaque instant », de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

Filmer l’apprentissage

Très vite, l’on comprend qu’en filmant l’apprentissage, le cinéaste montre du désir. Désir d’apprendre, de comprendre, de progresser. L’attention en classe est grande. Entre les images (champ-contrechamp) des cours théoriques circule une parole enseignante que recueillent des groupes d’étudiants concentrés, l’oreille à l’écoute, l’œil curieux. Les soins ne sont alors qu’une « fiction » encore loin de la réalité, une histoire que l’on entend, certes avec profit, mais que l’on va devoir bientôt réécrire une première fois au contact des exercices pratiques.

Les images des TP captent ainsi de l’anxiété, des interrogations, des gestes incertains et malhabiles, mais également du plaisir (attendu) de la manipulation. On est là au vif de la passionnante dramaturgie de l’apprentissage.

Chaque activité ou mise en situation constitue une étape à franchir, une inaptitude à combattre, une maladresse à gommer. Les étudiants s’entraînent tantôt sur un mannequin, tantôt sur un de leurs camarades. On s’exerce par petits groupes au massage cardiaque, à la pratique de la piqûre, à la prise de tension artérielle, etc. On cherche, on hésite, on se trompe ; le geste s’élabore peu à peu sous nos yeux, les mouvements et positions du corps évoluent, la technicité apparaît. C’est une victoire, célébrant la satisfaction (la fascination) d’une compétence fraîchement acquise.

Dans les murs de l’école, l’atmosphère est sereine, détendue. Sans doute, ces gestes pratiqués « in vitro » coïncident-ils encore dans l’esprit de certains à quelques rêves d’enfance.

"De chaque instant", de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

« De chaque instant », de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

Le contact avec le vrai

Arrivent ensuite l’heure du stage, et sa confrontation avec le réel, les vrais patients, la maladie, la souffrance physique et morale, la découverte de la mort (pour certains), de l’urgence, du stress, de la détresse et de la demande d’humanité. Le métier prend soudain corps. Littéralement. Il s’humanise, devient à la fois rapport physique et lien verbal. Les soins passent alors autant par les mains que par les mots. Ceux qui calment, qui apaisent, qui rassurent. La parole est un baume pour celui qui souffre. Les aspirants-infirmiers doivent savoir la prendre (l’apprendre) pour jouer pleinement leur rôle.

Le métier se charge, par ailleurs, d’un poids inattendu. Aux questions restées jusqu’alors sans réponse (à commencer par la nature du contact physique avec le corps étranger) s’ajoute la découverte de la distance incompressible entre le soignant et le soigné, le sentiment d’une incomplétude ontologique, philosophique et morale, l’impression d’un cap inaccessible dans l’acte de soigner.

Plus prosaïquement, il y a aussi et surtout la frustration de ne pouvoir exercer dans les meilleures conditions, de devoir rogner sur la déontologie enseignée en cours faute de temps et de moyens, de ne pouvoir accorder au malade en demande qu’un soin proportionné aux limites de l’économie hospitalière, corseté par la tyrannie du rendement et de l’efficacité.

"De chaque instant", de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

« De chaque instant », de Nicolas Philibert © Les Films du Losange

L’entretien

Ce cruel sentiment d’imperfection en dépit des efforts, de l’attention chaleureuse, du don de soi dont les apprentis-infirmiers sont naturellement dotés constitue le point de départ des entretiens accompagnant le rapport de stage.

Ces discussions conduites avec bienveillance par une formatrice offrent à l’étudiant l’occasion de s’exprimer à son tour, d’apprécier ses découvertes et d’appréhender ses nouveaux doutes. Cette prise de parole apparaît, de fait, souvent comme la distance entre la théorie et la pratique à partir de laquelle chacun devra redéfinir l’approche de son métier. Les désillusions ou frustrations dessinent de nouvelles stratégies, ouvrent des pistes, orientent des vocations, confortent des sensibilités professionnelles.

Les entretiens accouchent parfois d’une amertume née d’un conflit pendant le stage, tantôt avec un membre de l’équipe soignante, tantôt au contact d’un patient. La parole se libère alors, qui permet de rejeter tout malentendu, et d’adoucir les émotions et attentes contrariées. Sa fonction est déterminante. Elle représente un passage, un espace d’ouverture et de compréhension propre à ciseler l’entrée dans la carrière de jeunes êtres portés aux nobles soins des maux de l’humain.

Philippe Leclercq

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