« Compliance », de Craig Zobel

Compliance signifie soumission, docilité. Mais le mot résonne comme complicité.

Il fait allusion à la célèbre expérience de Stanley Milgram, où il est demandé à certains sujets d’appliquer de fortes décharges électriques à des tiers pour de simples « raisons d’apprentissage », afin de mesurer la capacité d’obéissance à un ordre, même contraire à la morale des exécutants.

L’expérience aboutit à la conclusion qu’une majorité de personnes assume sans remords la fonction de « tortionnaire légitime ».

 

Un scénario inspiré d’un fait divers

Le film de Craig Zobel, Compliance, met en scène une intrigue incroyable qui démontre la justesse de cette expérience. Dans une banlieue de l’Ohio, en plein cœur des États-Unis, au cours d’une journée très chargée, Sandra, gérante d’un fast-food, reçoit l’appel d’un policier : un client a porté plainte contre l’une de ses employées qu’il accuse de l’avoir volé. Le croyant sur parole et lui donnant elle-même les éléments qui accréditent cette accusation, Sandra place la jeune Becky sous surveillance, entrant ainsi dans une situation impossible qui va bientôt tous les dépasser.

Ce scénario est inspiré d’un fait divers réel : en 2004, aux États-Unis, un homme s’est fait passer pour un membre des forces de l’ordre pour obtenir d’une gérante de fast-food la rétention d’une de ses employées, qui a conduit à une agression sexuelle. Une conversation téléphonique de plus de trois heures, menée avec un art consommé de la manipulation à distance, a réussi à obtenir de cette femme des comportements aberrants.

Interpellé peu après cette affaire, l’instigateur était à l’origine de plus de 70 appels dans 30 États différents, destinés à placer son interlocuteur dans les situations les plus humiliantes.

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Une plongée dans les profondeurs de l’esprit de subordination

De plus en plus incrédule, le spectateur se demande comment cela a pu être possible. Pourquoi Sandra n’a-t-elle eu aucun soupçon sur les intentions de ce prétendu policier ? Sans doute parce qu’étant elle-même chef d’équipe, elle détenait une autorité qui la rendait respectueuse de toute autorité, surtout policière. D’autant plus que, ce jour-là, une panne de congélateur qui l’avait obligée à sacrifier son stock lui donnait un certain sentiment de culpabilité.

Donneuse d’ordres sans grande intelligence, elle obéit elle-même sans discuter aux ordres d’une instance supérieure. Un ton impérieux, des injonctions sans réplique, et voilà l’auditeur délesté de tout esprit critique, de toute velléité de résistance.

La peur, l’esprit de subordination peuvent obtenir n’importe quoi, en l’occurrence retenir, déshabiller et maltraiter une jeune employée, elle-même obligée d’obéir à ces ordres iniques et incompréhensibles, comme les intermédiaires choisis par Sandra pour les appliquer, y compris son propre fiancé, qui ne s’en remettra pas. Seuls un jeune employé et un semi clochard refusent cette mission et y voient une anomalie inquiétante.

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 La variante perverse du « travail bien fait »

À la fin du film, la gérante du fast-food, starisée par son aventure qui lui vaut les honneurs de la télévision, se décharge de toute responsabilité sans le moindre état d’âme : « Ça n’est pas de ma faute, je n’ai fait qu’obéir aux ordres !« 

Comment ne pas reconnaître l’attitude des officiers nazis se défendant de toute culpabilité au sujet des atrocités commises sous le IIIe Reich par l’argument selon lequel ils avaient seulement fait leur travail et exécuté les ordres reçus sans les discuter. Eichmann a été le plus loin dans ce système de défense en se glorifiant même d’un travail bien fait et efficace pour résoudre l’épineux problème du transport des prisonniers jusqu’aux camps de concentration.

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Un cinéma expérimental qui teste
les capacités de résistance des personnages… et celles du public

Craig Zobel s’intéresse à la manipulation des individus. Dans Great World of Sound, son premier long-métrage inédit en France, des pseudo-impresarii proposent à de jeunes musiciens de « chaperonner » leur carrière, et ils acceptent, probablement parce qu’il est confortable de déléguer la maîtrise de l’organisation à d’autres.

Le jeune cinéaste réussit ici une mise en scène magistrale. Huis clos étouffant physiquement et psychologiquement dans un décor reconstitué en studio pour être mieux neutralisé, distribution parfaite où Anne Dowd interprète remarquablement le rôle de Sandra et Dreama Walker celui de Becky.

Il s’agit bien d’un cinéma expérimental, qui teste les capacités des personnages à la résistance et celles du public à l’acceptation de ces données qui dépassent l’entendement. Seule une voix anonyme domine le film, une voix téléphonique capable de faire plier tous ceux qui l’entendent. Craig Zobel aurait pu choisir de ne pas montrer le visage correspondant, mais il a finalement préféré le donner à voir à la fin pour  dissiper les doutes et montrer, par l’aspect ordinaire et même rassurant de cet employé de banque, que la perversité est la chose du monde la plus banale et la plus répandue.

Prisonnier de ce spectacle hors norme, ayant cédé malgré lui à un voyeurisme qui lui fait à la fois espérer et redouter le dénouement de cette intrigue malsaine, le spectateur, s’il a réussi à tenir jusqu’à la fin, sort de la salle en état de choc. Il est sûr que cela aurait pu arriver n’importe où. Qui oserait jeter la pierre à Sandra ? Sait-on vraiment de quoi chacun est capable ?

Anne-Marie Baron

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