« Britannicus » à la scène, à l’écran, au lycée

Stéphane Varupenne, Benjamin Lavernhe, Dominique Blanc, Laurent Stocker dans "Britannicus" © Comédie-Française

Stéphane Varupenne, Benjamin Lavernhe, Dominique Blanc, Laurent Stocker dans « Britannicus » mis en scène par Stéphane Braunschweig © Comédie-Française, 2018

Le Britannicus de Stéphane Braunschweig achève ce mois-ci sa carrière sur la scène de la Comédie-Française après deux ans de représentation, la version filmée projetée en salle cet été est désormais à la disposition de tous les enseignants qui souhaitent montrer la pièce à leurs élèves, et le texte de Racine reste bien sûr en lecture libre et permanente pour tous ceux qui désirent connaitre l’œuvre.

Ces trois approches de Britannicus, même si elles sont complémentaires et interactives, n’offrent pas les mêmes formes de sensation ou de compréhension, et c’est une gageure pour un enseignant de passer d’un mode de connaissance à un autre.

Les langages du théâtre

La pièce découverte sur la scène de la Comédie-Française est perçue d’une manière bien particulière. Nous sommes dans la salle, nous enseignants, avec nos élèves, souvent au troisième balcon, haut, loin, avec une vision globale du plateau, des acteurs et de l’action, et chacun de nous perçoit d’une manière toute personnelle ce que la version filmée nous offre uniformément sous forme d’images dirigées, choisissant pour nous les plans, le découpage, les points de vue, perception de la pièce toute autre encore que notre perception de lecteur, laquelle impose sa durée, sa voix et son imaginaire au texte que nous lisons.

À la scène c’est une belle soirée que nous propose la Comédie-Française, qui, déjouant notre attente d’une scénographie à l’antique, nous place devant un décor de salle des conseils et des personnages habillés aussi bien comme des dirigeants d’entreprise que des hommes politiques, empereur ou chef d’État.

Clotilde de Bayser, Dominique Blanc, Hervé Pierre dans "Britannicus" © Comédie-Française

Clotilde de Bayser, Dominique Blanc, Hervé Pierre dans « Britannicus » mis en scène par Stéphane Braunschweig © Comédie-Française, 2018

Le pouvoir est sous nos yeux, matérialisé par une immense table ovale, et c’est bien l’intrigue pour le pouvoir qui est donnée à voir, bien plus que l’intrigue amoureuse, Britannicus semblant hors jeu, alors que la lutte fait rage, mais sous des dehors froids et calculés, entre Néron, Agrippine, Burrhus et Narcisse. Le sens de la pièce n’est plus seulement celui que révèle l’étude du texte (en classe) ou celui de la parole dans une version filmée (au cinéma), mais celui des langages du théâtre.

Rien n’est plus exemplaire que cette liberté en salle d’oublier les longues tirades d’Agrippine ou Burrhus pour fixer nos yeux sur le décor et réaliser tout à coup que cet espace en rouge et noir, moquette rouge et arrière plan obscur, dit quelque chose sur l’ambivalence du pouvoir, éclat public et noirceur intérieure, ou encore que ce fond de portes se réverbérant exprime un monde d’arcanes.

Autre exemple, enfin, de ce langage pluriel de la scène : le dénouement, à la fois porté par le long récit du refuge de Junie chez les vestales et la mort de Narcisse, seul objet de l’attention à la lecture et à l’écran, concurrencé par ce que nous voyons sur scène : le corps mort de Britannicus, gisant sur un fauteuil, tel un tableau classique beau et macabre, symbole de la tragédie.

Un unique partage d’impressions

À la scène, ce sont pourtant plus que des personnages, ce sont des acteurs qui habillent de leur être les vers de Racine et les caractères qui les portent. C’est encore une surprise et un enchantement pour l’élève et son enseignant d’entendre ces alexandrins si naturalisés par la diction des acteurs, ressentis non pas comme un cours de français l’enseignerait, à la manière d’une musique ou d’une poésie, mais bien plutôt comme l’expression vraie de sentiments ou de volonté.

Benjamin Laverhe et Laurent Stocker dans "Britannicus" © Comédie-Française

Benjamin Laverhe et Laurent Stocker dans « Britannicus » mis en scène par Stéphane Braunschweig © Comédie-Française, 2018

Le familier de la Comédie-Française s’étonne alors de voir les métamorphoses de Dominique Blanc, Georgia Scalliet, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne d’une pièce à l’autre, tout autant convaincants dans Racine que dans Shakespeare. Aimer un acteur ne peut se faire qu’au théâtre. La relation nouée avec l’acteur au cinéma est médiatisée, dépersonnalisée. À la scène on voit moins le visage des uns et des autres et pourtant Georgia Scalliet est plus émouvante, Laurent Stocker plus inquiétant, Dominique Blanc plus manipulatrice.
L’expérience au théâtre a ceci de particulier, et tous les enseignants qui ont amené leurs classes le confirmeront, qu’elle est ressentie comme un plaisir qui nous est offert. Ce sont bien les jeunes, les élèves, nos élèves, qui donnent le plus de la voix, une fois le rideau tombé, pour saluer la performance des acteurs. Le public de la Comédie-Française, scindé en deux, les vieux lettrés et les jeunes apprenants, trouve cependant une égalité, un partage d’impressions qui réunit professeurs et élèves.

La classe, la scène, le cinéma

Travailler le texte en classe est un devoir. Regarder la pièce au cinéma reste un devoir. Seule la pièce vue au théâtre devient autre chose, une expérience de libération, une catharsis qui implique la réunion d’acteurs et d’un public dans une salle.
C’est pourquoi les dossiers pédagogiques de la Comédie-Française sont utiles et pertinents, mais en dépit de leur composition et de leur questionnement, ils servent le travail de l’enseignant plus que l’initiation au théâtre. Le dossier « Britannicus au cinéma » est très complet, très pratique, mais il redouble les préparations de manuels scolaires plus qu’il ne plonge dans l’univers du spectacle.
Les sens, les impressions, sont capables d’une attention, d’ une intelligence dont l’élève ne dispose pas forcément en classe où d’autres qualités sont requises. Le théâtre au cinéma présente l’avantage de toucher un public plus large mais aussi l’inconvénient de d’anémier le charme et la vitalité des représentations. C’est une aventure méritoire mais périlleuse dans laquelle s’engage la Comédie-Française au cinéma, inaugurant un nouveau rôle en tant que partenaire de l’Éducation nationale.

Pascal Caglar

• Télécharger le dossier pédagogique de la Comédie-Française.

« Britannicus » diffusé par Pathé Live.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.