« American Honey », d’Andrea Arnold

"American Honey", d’Andrea ArnoldAprès avoir sondé les affres adolescentes sous ses propres latitudes londoniennes (Fish Tank en 2009), la cinéaste britannique Andrea Arnold a choisi le Midwest états-unien pour décor de son quatrième long-métrage, American Honey.

Soit un road-movie (musical) s’étirant des vastes plaines de l’Oklahoma aux champs pétroliers du Dakota du Nord.

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Faux départ

La vie de Star, 17 ans, ne brille d’aucun éclat. Abandonnée par une mère volage et abusée par un père alcoolique, elle doit fouiller les poubelles pour nourrir ses deux petits frère et sœur dont elle a la charge. Bien sûr, quand elle aperçoit une pleine camionnette d’adolescents turbulents sur un parking, elle est aussitôt aimantée, et séduite par Jake qui l’invite à se joindre à eux. La joyeuse équipe, placée sous l’autorité de Krystal, fait du porte-à-porte à travers le pays pour vendre des abonnements à des magazines.

L’introduction in media res du récit campe un décor (délabré), une famille (décomposée) et un milieu social (déshérité), désignant ce qu’il est convenu d’appeler aux États-Unis, les « White Trash », ou quart-monde blanc fortement disqualifié. American Honey semble donc promis à l’étude de milieu. Il n’en est rien. Sitôt esquissé, le contexte familial est fui par la jeune héroïne ; la fiction opère une embardée scénaristique et envoie ses protagonistes sur les routes de l’aventure, des villes et de la vie.

Sasha Lane dans « Amercian Honey », d’Andrea Arnold © Robbie Ryan

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Utopie

Le road-movie, issu de la contre-culture américaine des années 1960-1970, exprime une quête, un désir d’espace, de découvertes et de rencontres. Ses (anti-)héros rebondissent d’étape en étape. Mais, à la différence de leurs aînés westerniens, leur route ne conduit nulle part, sauf parfois à l’émancipation et à la connaissance de soi.

C’est le cas de Star, qui trouve naturellement sa place dans le van de vendeurs. Ceux-là, au nombre d’une douzaine de filles et de garçons, forment un groupe homogène, comme elle en rupture, et uni dans le même désir de liberté. Leur travail consiste à démarcher en binôme dans les riches zones pavillonnaires des villes que leur chef Krystal a préalablement sélectionnées.

Comme tout représentant de commerce, ils doivent « faire du chiffre ». C’est la première condition d’appartenance au groupe qui, en échange, leur offre un cadre de vie communautaire, sorte d’utopie post-hippie, à l’écart protecteur (et un brin régressif) de la société qui les a déjà tant malmenés.

Arielle Holmes, McCaul Lombardi, Riley Keough, Shia LaBeouf, Veronica Ezell dans "American Honey", d'Andrea Arnold © Holly Horner

Arielle Holmes, McCaul Lombardi, Riley Keough, Shia LaBeouf, Veronica Ezell dans « American Honey », d’Andrea Arnold © Holly Horner

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Hors-la-loi

Les méthodes commerciales employées sont, comme le montre Jack à Star qu’il a pour mission de former, à la limite de la légalité ; les ficelles du pathos servent souvent à emballer les mensonges et stratagèmes qui constituent l’essentiel de leur argumentaire de vente.

Recrutant au petit bonheur, la petite « entreprise » de Krystal prospère à l’ombre de toute réglementation juridique. Pour lui donner corps, la réalisatrice a puisé son inspiration dans un article du New York Times publié en 2007. Elle s’est ensuite documentée in situ, en suivant un de ces groupes de jeunes à demi-marginaux qui sillonnent aujourd’hui encore le pays d’est en ouest. Et qui, ensemble, forment une sorte de famille recomposée.

 

Sasha Lane et Veronica Ezell dans "American Honey", d'Andrea Arnold © Holly Horner

Sasha Lane et Veronica Ezell dans « American Honey », d’Andrea Arnold © Holly Horner

 

De l’amour

Une mécanique narrative, parfaitement linéaire, se met vite en place. Le rythme du film s’appuie sur une alternance de séquences in (à l’intérieur de la camionnette) et out (hors du véhicule).

Les séquences de démarchage brossent en filigrane le tableau d’une Amérique violemment contrastée. Elles trahissent par la dérision le mur d’incompréhension qui se dresse entre les uns et les autres. Elles sont également l’occasion d’écrire l’histoire amoureuse qui se noue entre Jack et Star, ou comment cette dernière s’éveille progressivement à l’amour et à la sensualité.

Parallèlement, le jeune homme, double objet de convoitise, cristallise la tension entre Star et Krystal, jalouse de l’attrait que la nouvelle recrue exerce sur son protégé.

 

"American Honey", d'Andrea Arnold © Holly Horner

« American Honey », d’Andrea Arnold © Holly Horner

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« Playlist »

Les scènes « embarquées » constituent autant des pauses du récit où rien ne se passe d’autre que des chants et de la musique. Le voyage est long, les distances interminables : il faut bien s’occuper pour tuer le temps. Tous communient alors au son et au rythme des infra-bass du trap (sous-genre du hip hop), des morceaux de country et de R’n’B repris en chœur.

Les mots, les cris, les regards circulent dans une belle unanimité récréative. Andrea Arnold multiplie les points de vue, et réalise par là un formidable tour de force. Sa caméra, placée partout à la fois dans l’espace réduit de l’habitacle, capte l’énergie qui soude ce corps unique d’adolescents.

Elle saisit l’instant où le jeune être ne fait plus qu’un avec la musique, où il s’abandonne à la pure sensation de la mélodie, des vibrations sonores et de la poésie des paroles. Le moment où son corps exulte et devient une colonne vibrante de mots et de sons, et touche à un fugitif sentiment de plénitude.

 

Sasha Lane, Shia LaBeouf dans "American Honey", d'Andrea Arnold © Holly Horner

Sasha Lane, Shia LaBeouf dans « American Honey », d’Andrea Arnold © Holly Horner

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Idée de jeunesse

American Honey nous ouvre, au propre comme au figuré, les portes d’un pays confronté aujourd’hui au doute, à la question du sens et des idées. Il nous livre également un beau portrait d’adolescente, cueillie à l’aube de sa propre renaissance (la scène finale de Star baignant dans un lac et une lumière fuligineuse est, à cet égard, parfaitement symbolique).

Mais mieux, American Honey nous offre l’occasion rare de percer le mystère de la jeunesse, d’une certaine idée de jeunesse. On pense ici à d’autres réalisateurs tels que Gus Van Sant, Larry Clark ou Harmony Korine qui en traquent depuis longtemps la fuyante image. Comme eux, la cinéaste britannique souligne l’émouvante plastique des corps, leurs mouvements, leurs chorégraphies, la saine et puissante vitalité qui s’en dégage. Elle cadre gros, caméra à l’épaule, à l’affût d’une expression ou d’un détail signifiant. La durée et la mise en scène de son film ne cachent d’ailleurs pas la fascination qu’elle éprouve pour son sujet.

Andrea Arnold filme une jeunesse et sa présence au monde. Intense, rayonnante, gorgée de sensualité. La lumière qui éclaire son film, les couleurs qui peignent ses images en sont la débordante expression, tout autant que la musique et les corps eux-mêmes. Elle est enfin attentive aux éléments, à la présence d’animaux et d’insectes, tout un monde qui palpite, qui bruit et qui habite l’espace de son cinéma puissamment vivant.

Philippe Leclercq

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• Le cinéma dans les pages Actualités et dans les archives de « l’École des lettres ».

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