« Le maître est l’enfant », d’Alexandre Mourot : le temps d’apprendre à vivre

Géraud se tait. Circonspect, placide, il promène dans la vaste pièce ses cheveux à l’as de pique, ses yeux noirs amusés et curieux, ses mains croisées dans le dos, sa blouse boutonnée avec soin, sa bouille irrésistible.

Il observe, les objets, les êtres et leurs gestes. Il expérimente, l’aimantation de la limaille de fer, le transport d’une cruche, la chaleur au toucher d’un linge fraîchement repassé, le transvasement de grains de riz dorés d’un récipient à un autre, le goût d’une carotte crue.

Il ramasse scrupuleusement le contenu d’un plateau tombé par terre, se fait repousser d’une main ferme par une fille qui veut lire tranquille, finit par se passionner pour le découpage minutieux de rectangles de papiers blancs.

Quelques mois plus tard, mis en confiance quant à ses propres forces, éclairé sur son propre désir, nourri de son propre mouvement et du spectacle de ceux des autres, Géraud entre dans sa « période sensible » d’intérêt pour les activités de langage. En huit semaines, il saura lire. Un mot simple, pour commencer, et qui éclate dans sa bouche comme un fruit mûr : sac !

Il en jubile, et nous avec lui.

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« I am not Madame Bovary », de Feng Xiaogang

"I am not Madame Bovary", de Feng XiaogangDissipons d’emblée le malentendu que le titre du film du cinéaste chinois Feng Xiaogang pourrait susciter dans l’esprit du spectateur (a fortiori flaubertien).

Il n’y a pas plus ici d’allusion, encore moins de présence de « Madame Bovary », que de trace de l’œuvre homonyme mondialement connue.

Rien, sinon un (très) lointain cousinage…

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« Un vent de liberté », de Behnam Behzadi

Un épais nuage grisâtre plane en permanence sur Téhéran, et c’est toute la vie de Niloofar qui se trouve polluée…

La jeune femme, gérante de l’atelier familial de confection, vit seule avec sa mère. Laquelle, fragilisée par l’air malsain de la métropole iranienne, est hospitalisée d’urgence pour insuffisance respiratoire.

Afin de préserver la santé de leur génitrice, le frère et la sœur de Niloofar décident unilatéralement d’envoyer les deux femmes vivre dans la maison de famille à la campagne. Contrariée dans ses projets, Niloofar entend bien résister…

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« Visages, villages », d’Agnès Varda et JR, d’un territoire à un autre

"Visages, Villages", de Agnès Varda et JRLe propos du documentaire d’Agnès Varda et de JR semble au premier regard très modeste. Le spectateur suit les deux artistes aux quatre coins de la France : ils font des rencontres avec des Français très différents, dans des lieux éloignés des grandes villes, assez à l’écart ou parfois même promis à la destruction.

JR fait ce qu’il sait faire : il photographie les gens qu’il rencontre puis il agrandit ses photographies dans des proportions parfois démesurées pour les coller sur des murs. Elles peuvent faire la taille d’un immeuble ou d’une enceinte et parfois elles sont tellement hautes qu’on doit les voir de très loin, comme quand elles sont collées sur des piles immenses de conteneurs, au milieu des docks du Havre.

Quant à Varda, elle accompagne JR, parle aux gens qu’il photographie, les convainc de participer, filme parfois ce qui se passe ; mais si les images appartiennent tantôt à l’un tantôt à l’autre, il est certain en revanche que le montage doit absolument tout à Varda.

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« Voyage Of Time » et « Song To Song » de Terrence Malick, deux films essentiels

"Voyage Of Time", de Terrence Malick © Mars Films

« Voyage Of Time », de Terrence Malick © Mars Films

Deux films de Terrence Malick sont sortis en même temps. Un véritable événement pour ce cinéaste si rare.

Dans son documentaire, Voyage Of Time, il va jusqu’au bout de sa radicalité. Plus d’intrigue, plus de personnages. Une profession de foi panthéiste en images enchaînées, une méditation de pure poésie sur l’infini du temps et le mystère du surgissement de la vie.

Dans Song To Song, il bat les cartes d’un jeu dont les figures ressemblent à celles de sa propre vie et manipule ses personnages, ballottés entre le Mal et le Bien.

 

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« Le Jour d’après », de Hong Sang-soo

" Le Jour d’après", de Hong Sang-sooLe « Rohmer coréen »… C’est par cette périphrase, qui le situe sommairement sur la carte de la cinématographie mondiale, que le prolifique Hong Sang-soo (vingt et un film en autant d’années) est souvent désigné. Son art est, à dire vrai, minimaliste, inscrit dans des décors urbains ordinaires et des intérieurs simples, fréquemment hantés, comme ses personnages, de souvenirs et de sentiments amers. L’amour y est un paysage où l’on se promène à trois, à quatre comme ici, et où l’on se perd parfois. Tout y est connu, vieux même, mais rien n’est identique. L’histoire sans cesse répétée a toujours un goût d’aventure. Alors…

Alors, c’est sans doute poussé par le démon de midi que Bongwan, patron d’une petite maison d’édition sise à Séoul, s’est jeté dans les bras de sa jeune et unique assistante Changsook. Perte de poids et de sommeil, départs matutinaux pour le travail… Haejoo, son épouse, subodore l’adultère, et décide de surprendre le volage en débarquant à l’improviste dans ses bureaux le jour où celui-là, qui a rompu entre-temps, reçoit Areum, sa nouvelle secrétaire…

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« Rodin », de Jacques Doillon

On pourrait se montrer surpris de retrouver Jacques Doillon aux commandes d’une « biographie filmée » (biopic) sur Auguste Rodin. On pourrait s’en étonner, et craindre que la logorrhée foutraque d’une partie de son cinéma ne mène aux mêmes outrances que le Camille Claudel de Bruno Nuytten (1988).

Mais Doillon n’est pas Nuytten, pas plus que Vincent Lindon n’est Gérard Depardieu. L’ogresque interprétation de ce dernier cède ici la place à une prestation travaillée de l’intérieur, habitée, contenue, « rentrée » jusqu’à l’opacité. Seule la glaise que Rodin/Lindon malaxe à longueur de temps semble devoir parler à sa place. Et quand les mots lui sortent enfin de la bouche, ils semblent pétris de la même pâte tant ils sont parfois inaudibles, pris dans le gras de sa voix épaisse.

À ses côtés intermittents, Camille Claudel, astre jadis incandescent, n’est cette fois plus qu’une étoile filante, élève sage et mutine amante (Izïa Higelin n’est pas non plus Isabelle Adjani).

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