« César doit mourir », de Paolo et Vittorio Taviani

On n’avait rien vu des frères Taviani, cinéastes mythiques de Padre padrone ou de Chaos, depuis Le Mas des alouettes, film controversé sur le massacre des Arméniens (2007).

César doit mourir, disons-le d’emblée, est une œuvre d’une humanité bouleversante, qui a bien mérité l’Ours d’or obtenu au dernier Festival de Berlin.

Elle nous fait vivre la mise en scène de Jules César, de Shakespeare, dans le quartier de haute sécurité de la prison Rebibbia à Rome. Le film s’ouvre sur la fin de la représentation, saluée par des applaudissements nourris qui déclenchent la joie démonstrative des acteurs. Puis ces derniers rentrent dans leurs cellules sous la surveillance de leurs gardes.

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Une aventure exemplaire

Il ne s’agit ni de théâtre filmé, ni de documentaire social, mais d’abord d’un film de fiction filmé pour sa plus grande part en noir et blanc, où les comédiens jouent leur propre rôle à l’écran puis entrent dans le travail théâtral.

Il s’agit aussi d’un essai sur le déroulement de cette aventure exemplaire, depuis les premières auditions du casting jusqu’à la représentation, et sur le processus de réinsertion d’hommes condamnés à de lourdes peines pour des crimes graves. La mise en scène rigoureuse respecte leur passé et leurs sentiments et suscite une inquiétude constante sur la façon dont ils vont surmonter leurs difficultés techniques et leurs problèmes psychologiques passés et présents.

Elle y répond peu à peu en montrant à quel point ils s’identifient aux conjurés – criminels en puissance rongés de doutes sur le bien-fondé de leur mission justicière – et nourrissent la pièce de leur expérience vécue.

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Une utopie

On retrouve dans ce film tout le parcours des Taviani, qui, ayant vécu le passage du fascisme aux forces nouvelles qui l’ont renversé, ont été profondément marqués par le néo-réalisme.

Leur premier film, San Miniato luglio 44, un court métrage sur le village de leur enfance, a même bénéficié du concours de Cesare Zavattini, le co-auteur du Voleur de bicyclette. Comme ils savent si bien le faire, ils prennent ici à bras-le-corps un problème social crucial et le traitent à travers le prisme du théâtre avec cette générosité qui a fait dire à un critique : « L’utopie est à la fois le ferment de leur œuvre, leur mode de narration et le rapport fondamental que leur cinéma entretient avec le monde réel » (Gérard Legrand, « Paolo et Vittorio Taviani », Cahiers du cinéma, 1990).

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Le pouvoir rédempteur du théâtre

Le passage très maîtrisé des plans d’ensemble aux plans serrés, du noir et blanc à la couleur donne aux visages, aux corps, aux dialectes une présence particulière, proprement cinématographique. La mise en scène et les décors jouent sur le contraste entre l’isolement de la cellule et le rassemblement sur scène ou dans les couloirs qui figurent le forum où s’exprime le peuple romain, personnage à part entière de la pièce. Du coup le texte de Shakespeare décolle de l’Histoire et prend une dimension encore plus humaine dans cette situation actuelle et intemporelle à la fois.

Allant à l’essentiel, visant au naturel, sans concession aucune, ce cinéma cultive plus que jamais la vérité, austère et dure. Et pourtant l’émotion surgit devant l’évidente réussite d’une expérience artistique qui métamorphose ces hommes en profondeur par le pouvoir thérapeutique et rédempteur des mots du théâtre.

Anne-Marie Baron

• Shakespeare dans l’École des lettres.

Le théâtre dans les Archives de l’École des lettres.

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