Bref retour sur un film à succès : « Intouchables », d’Olivier Nakache et Éric Toledano

« Intouchables », d’Olivier Nakache et Éric ToledanoPour réaliser un film susceptible d’obtenir un grand succès populaire, il suffit de développer ou d’appliquer quelques recettes simples. Voici quinze règles à respecter.

 Règle 1 : rappeler que l’argent ne fait pas le bonheur ; les millions ne sont rien si l’on ne possède pas la santé et l’usage normal de ses bras et jambes.

Règle 2 (amendement à la règle 1) : il est toutefois préférable, quand on est accablé d’un handicap lourd, de posséder un confortable compte en banque : on vit alors dans un hôtel particulier cossu ; on dispose d’un personnel abondant pour assurer le service ; on peut s’offrir une balade en jet privé pour dissiper un coup de blues passager.

Règle 3 : les « blacks » de deuxième génération sont incultes, brutaux, chômeurs, délinquants ou dealers. Ils ont parfois bon esprit et le sens de l’humour. Avec de la bonne volonté, ils peuvent apprendre à reconnaître un tableau de Dali.

Règle 4 (amendement à la règle 3) : les parents de ces jeunes blacks vivent dans des cités de périphérie ; ils triment durement pour élever les nombreux enfants et assurer le quotidien.

Règle 5 : les diplômes et la compétence ne sont bons que pour les médiocres. Les malins connaissent d’autres moyens pour se faire embaucher : le culot, la provocation, la débrouille qu’ils appellent, quand ils ont appris le mot, « pragmatisme ». Exemple : le recrutement d’un aide de vie à plein temps.

Règle 6 : la violence est le meilleur moyen pour sanctionner l’incivilité ou les propos discourtois. Exemples : le coup de poing pour obtenir d’un voisin indélicat qu’il ne gare plus sa voiture devant un passage privé ; la manière forte pour contraindre un adolescent myope à respecter sa jeune copine.

Règle 7 : si une femme belle et jeune ne répond pas aux avances insistantes d’un entreprenant séducteur de banlieue, fût-il de couleur, c’est qu’elle préfère les filles. L’alternative étant la suivante : femme facile ou lesbienne.

Règle 8 : la peinture contemporaine est une vaste imposture faite pour abuser les snobs ; un enfant de six ans en ferait autant ; mieux, un ancien détenu sans formation parvient, en quelques heures, à produire une toile trouvant preneur à 11 000 euros.

Règle 9 : la musique dite classique sécrète un insondable ennui qu’acceptent en bâillant des bourgeois compassés. Elle est juste bonne à faire patienter au téléphone. Quant à l’opéra, il propose des spectacles interminables où s’époumonent des ténors déguisés en arbre. La musique moderne, bien rythmée et bien bruyante, peut seule procurer un plaisir contagieux.

Règle 10 :  les organismes d’État censés accompagner les demandeurs d’emploi sont inefficaces, tatillons bien que peu regardants sur l’attribution de leurs aides financières. Il est donc naturel de les duper.

Règle 11 : un fauteuil roulant vous exempte de respecter les lois. Circuler de nuit à 180 kilomètres à l’heure sur les quais de la Seine étant susceptible de fournir à un tétraplégique une euphorie provisoire, la chose cesse d’être une infraction. Les policiers eux-mêmes, bernés dans l’affaire, seront tenus d’en convenir. Le handicap crée l’immunité (voir le titre du film).

Règle 12 : le rapprochement des âmes est supérieur à l’attirance des corps. Les beaux poèmes d’amour d’une correspondance suivie suffiront à abolir l’insensibilité physique. Une femme délicate saura reconnaître un homme d’exception en dépit du fauteuil.

Règle 13 : le modèle familial est en voie de dégradation. Chez les pauvres des cités, les lois de la paternité n’ont plus cours ; chez les riches des beaux quartiers, on n’a pas de vie de couple et, ne réussissant plus à faire des enfants, on passe par l’adoption.  Ici comme là l’éducation des jeunes mérite un « recadrage »  (inutile parce que tardif).

Règle 14 : les contraires s’attirent. La loi est vraie socialement ; elle est surtout vraie au cinéma (et au spectacle en général) où il est payant d’associer des personnages que tout oppose. Pour être sûr des effets, les contrastes doivent être poussés jusqu’à la caricature.

Règle 15 : s’inspirer d’une histoire vraie (et le répéter à satiété) est une manière subtile d’habiller l’outrance des oripeaux du réalisme, de la compassion et de l’engagement en faveur d’une cause généreuse. Façon de décourager la critique.

Il n’est pas absolument certain qu’Olivier Nakache et Éric Toledano, quand ils ont imaginé leur film, se soient délibérément fixé un tel cahier des charges. Il n’est pas certain non plus qu’ils aient délibérément cherché à cultiver la démagogie. Reconnaissons d’ailleurs que tout n’est pas négatif ni aussi calculé dans leur film, qui procure parfois de l’amusement, voire du plaisir. Mais le triomphe exceptionnel qui accompagne ces Intouchables (qui aurait atteint, en quelques semaines, les 12 millions d’entrées), nous impose la circonspection sur la nature réelle du message, pas aussi vertueux qu’il y paraît.

Yves Stalloni

1 réflexion sur « Bref retour sur un film à succès : « Intouchables », d’Olivier Nakache et Éric Toledano »

  1. Pas – encore – vu ce film, bien que je doute qu’il passe à Ann Arbor, mais cette critique bien sentie me semble être justifiée, ne serait-ce que par la bande annonce que j’ai vue. Et puis, un handicapé moteur riche ayant al tête de François Cluzet, c’est tout de même pas pareil qu’un handicapé mental, qui d’où qu’il vienne ‘fait’ pauvre et attire bien moins de compassion quand on le rencontre.

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