« Blue Jasmine », de Woody Allen

woody-allen-blue-jasminePour les cinéphiles superficiels, Woody Allen serait un cinéaste mineur spécialisé dans la comédie, pimentée parfois d’un fantastique souriant.

Les connaisseurs, eux, savent que ce jugement mérite d’être amendé comme l’attestent certains titres de l’abondante filmographie du réalisateur de Manhattan qui n’hésite pas à aborder des sujets sérieux sinon graves.

Et comme le prouve son dernier opus, le très subtil et très sombre Blue Jasmine qui parvient, avec une virtuosité étourdissante, à mêler une question de société brûlante et un complexe portrait de femme tourmentée, en perte de repères.

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Un double point de vue, sociologique et psychologique

Ce film donc, un des plus réussi de l’infatigable Woody, se déploie sur deux axes qui finissent par se rejoindre et se croiser, l’un sociologique, l’autre psychologique.

Le ressort essentiel prend en effet sa source dans une réalité très actuelle, aux États-Unis, comme dans les autres pays développés, celle des montages financiers et/ou immobiliers douteux qui permettent à des individus sans scrupules de s’enrichir en volant l’État et en dépouillant les épargnants naïfs. Toute ressemblance avec des affaires récentes ne serait pas forcément une pure coïncidence. Le mari de Jasmine, qui pourrait s’appeler Bernard Madoff, est un de ces escrocs de haut vol prêt à toutes les  malversations pour amasser des millions de dollars.

Le résultat de ses trafics semble efficace si l’on en croit son standing qui lui permet de posséder une villa somptueuse, plusieurs chevaux de course, un avion personnel et quelques autres bagatelles que l’on peut imaginer. Cette opulence ostentatoire se cache derrière une philanthropie de parade et s’accompagne d’une vie privée dissolue : l’aigrefin donne aux pauvres et collectionne les maîtresses. Son épouse légitime, accablée de cadeaux et de divertissements, néglige de vérifier l’origine de l’argent et le nombre d’infidélités.

À l’opposé de ces nantis malhonnêtes et arrogants, se rencontrent les petites mains de l’Amérique laborieuse, des caissières (comme la sœur de l’héroïne), des mécanos, des déménageurs (ses compagnons, actuel et ancien). Ceux-là travaillent dur pour survivre, ils sont souvent moches, vêtus n’importe comment, mal élevés, et se contentent de plaisirs simples, une bière devant la télé, une coucherie vulgaire. C’est le monde d’en bas, face aux puissants des cimes. Les deux mondes s’ignorent et sont faits pour ne jamais se rencontrer.

 

Le poids persistant des « habitus » de classe

Le coup de génie du film va précisément consister à les mettre en présence par l’intermédiaire de l’héroïne, Jasmine, l’élégante épouse de l’escroc millionnaire. Un intelligent jeu de flashes back permet de souligner les contrastes entre les deux milieux. La jeune femme, pour des raisons que nous ne développerons pas, se trouve dépouillée de tous ses attributs de luxe et contrainte de cohabiter avec sa sœur, qui a le défaut d’appartenir à la catégorie méprisable des travailleurs manuels et des pauvres (les deux mots, pour les privilégiés, sont synonymes).

De sociologique l’intérêt du spectacle devient dès lors psychologique : comment cette grande bourgeoise oisive et gâtée par la vie va-t-elle s’adapter à sa nouvelle situation et surmonter son déclassement ? Comment va-t-elle assumer le choc d’une confrontation à laquelle rien ne l’a préparé ? La réponse est nette : la belle Jasmine  – dont le vrai prénom, d’une roture insupportable, est Jeanette – va se montrer incapable de se libérer de ce que Bourdieu aurait appelé son habitus de classe.

Alors que, privée de ses colifichets de poupée fortunée, elle devrait changer sa manière d’être, apprendre à accepter les différences, repenser sa vie, elle reste prisonnière de ses principes, de sa rigidité altière, et finit par sombrer dans une schizophrénie qu’elle essaie de combattre à grands coups de médicaments et d’alcool, en attendant de retrouver son lustre perdu. Le scénario, habilement ficelé, lui offre cette opportunité que, par suffisance, par vanité puérile, par goût de la dissimulation et incapacité à être authentique, elle va irrémédiablement gâcher.

La tromperie du businessman véreux trouve son écho dans l’imposture de sa mondaine épouse – la remarquable Cate Blanchett, qui porte le rôle de façon magistrale.

 

Une fable ambiguë

La fable cruelle prend ainsi des allures morales puisque les petits, les gens de peu parviennent à sauver leur modeste bonheur, quand les olympiens sont jetés bas de leur piédestal. La revanche du peuple, en somme. Mais la leçon est plus ambiguë qu’il ne paraît, car si les richards sont insupportables, les prolétaires ne sont guère sympathiques.

Woody Allen est trop malin pour se lancer dans une démonstration manichéenne. Plutôt qu’un message, il nous offre, car nous sommes au cinéma, un spectacle bâti autour d’une femme déchirée, comme il aime à le faire, et composé d’images que nous sommes libres de comprendre, d’interpréter à notre façon.

Il les souligne aussi par une musique (la bande sonore est toujours importante chez lui), comme ce standard de jazz, Blue Moon, air fétiche des jours de gloire transformé en pathétique leitmotiv de la déchéance. Jasmine, ex-Jeanette, même teintée de bleu, ne pourra pas indéfiniment rester à l’abri du monde dans sa bulle lunaire.

Yves Stalloni 

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