« Blackbird » de Jason Buxton

jason-buxton-blackbirdL’un des plus beaux films de l’année sur l’adolescence et ses déboires risque de passer inaperçu. Il s’agit du premier film du Canadien Jason Buxton avec un casting de débutants, à ne pas confondre avec le film de Stefan Ruzowitzky intitulé en France Blackbird (2012).

Blackbird signifie « merle noir » et cet oiseau symbolise l’aliénation. Il a d’ailleurs donné son titre à une célèbre chanson des Beatles, décrivant un « oiseau noir chantant dans le calme de la nuit » (« blackbird singing in the dead of night »), que Paul Mac Cartney exhorte à utiliser ses ailes brisées et à apprendre à voler, puisqu’« [il n’attendait] que ce moment pour s’envoler et être libre » (« you were only waiting for this moment to arise/to be free »). Cet oiseau métaphorique se débattant pour prendre son vol illustrait les efforts des Afro-Américains pour faire entendre leurs droits depuis les années 1950.

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Une machine judiciaire obsédée par le principe de précaution

Dans le film, tous les personnages et pas seulement Sean, le protagoniste, sont blancs, mais ce sont des parias dans leur communauté. Chacun, de manière différente, souffre d’isolement. Le titre évoque à la fois la désolation, une solitude presque pathologique et la mise au ban de la société.

Sean, adolescent intelligent et introverti, vit dans sa petite ville canadienne avec son père divorcé et se trouve rejeté par les camarades de son collège, en particulier les joueurs du club de hockey. Il accompagne son père à la chasse, apprend à vider ses proies de leurs viscères et filme cette scène sanglante. Mal dans sa peau, il s’habille de noir et se veut gothique, avec son blouson de cuir clouté, ses cheveux teints et ses ongles peints. Se servant d’Internet comme exutoire, il met au point des scénarios de vengeance virtuels pour exprimer sa révolte. Alertée, la police fait irruption dans la maison où elle trouve les fusils de son père, ses propres vidéos, ses notes, et l’accuse de planifier un crime collectif. Sean va devoir faire face à l’hostilité de la communauté et affronter une machine judiciaire obsédée par le principe de précaution.

Jason Buxton a appris son métier aux côtés de grands réalisateurs comme James Cameron. Par ailleurs, plusieurs de ses courts métrages ont trouvé une reconnaissance internationale dans de nombreux festivals. Cette première œuvre en fait d’emblée un grand cinéaste, qui cherche son inspiration auprès des meilleurs, Arthur Miller et sa pièce Les Sorcières de Salem (1952), Peter Weir et Le Cercle des poètes disparus (1989), Frank Darabont et Les Evadés (1994), Andrea Arnold et Fish tank (2009). Autant d’œuvres clés où le personnage principal lutte pour faire entendre sa voix et maintenir son intégrité face à l’adversité.

 

Une adversité multiforme

Ici l’adversité est multiforme. Sean tombe dans un engrenage judiciaire dont il est difficile de sortir. La nouvelle législation canadienne liée aux dérives sur Internet protège l’identité des jeunes contrevenants qu’il est interdit de rendre publique. En revanche, à cause de cette même loi, les jeunes qui sont soupçonnés de méfaits n’ont pas la possibilité de raconter leur version des faits. Ils ne peuvent que se reconnaître coupables à huis clos pour être libérés sous condition ou purger une lourde peine de prison, ce que l’avocat explique à Sean. Une loi destinée à protéger les jeunes se retourne finalement contre eux. Comment ne pas partager la colère du garçon, interdit de parole, condamné au mensonge, puis à l’éloignement de tous ses camarades quand il est en liberté conditionnelle?

Les nombreux faits divers liés au thème principal du film ont convaincu le réalisateur de l’intérêt du sujet. À ce problème juridique s’ajoute celui de la prison, où la promiscuité des jeunes délinquants ne fait qu’aggraver leur révolte et leur tendance à l’agressivité. Maltraité par ses codétenus, desservi par son apparence et sa timidité, Sean doit-il vraiment reconnaître des intentions meurtrières qui n’ont jamais été les siennes ? Il est un coupable idéal, dont la communauté veut à tout prix se débarrasser pour se protéger de toute atteinte à son intégrité. Choisissant envers et contre tous la vérité, il va apprendre à dépasser les impératifs d’une justice incohérente pour affirmer sa liberté et déployer ses ailes. Sans cette belle image du merle noir prenant son vol, Blackbird pourrait avoir pour équivalent en français brebis galeuse ou bouc émissaire.

Un film impeccablement dirigé et interprété

Jason Buxton a réussi un film dont le scénario, la mise en scène et le casting sont parfaits. Les paysages pluvieux et sinistres de la campagne canadienne constituent le cadre idéal de cette histoire de mise à l’écart et de pesante solitude.

Connor Jessup, qui interprète le personnage de Sean, recruté à l’âge de douze ans, en avait seize et la maturité nécessaire au rôle lorsque le tournage a débuté. Il domine le film de son altière mélancolie. Alex Ozerov, qui interprète son codétenu Trevor, fait sa première apparition sur grand écran dans Blackbird, après avoir joué plusieurs rôles pour la télévision. Il joue avec brio le rôle d’un jeune criminel coupable d’avoir tué en état de légitime défense un adulte qui voulait abuser de lui. Alexia Fast, qui interprète Deanna Roy, la jeune fille dont Sean est amoureux et à qui ses parents interdisent de le voir, a dix-huit ans et a donné la réplique à Tom Cruise pour le film d’action Jack Reacher.

Impeccablement dirigé et interprété, Blackbird a obtenu le prix du meilleur premier film canadien au festival de Toronto et au festival de Vancouver. Il a également reçu le prix Claude Jutra du meilleur film canadien. Alors que cette œuvre d’un romantisme très contemporain n’atteindra probablement pas sa deuxième semaine en France, engageons les enseignants à en discuter avec leurs élèves dès sa sortie en DVD et saluons la naissance d’un nouveau talent promis à un bel avenir.

 Anne-Marie Baron

 

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2 réflexions au sujet de « « Blackbird » de Jason Buxton »

  1. Bonjour,

    Je suis professeur de français en collège( cycle central) au Lycée français Molière de Saragosse (Espagne) et l’article d’Anne-Marie Baron sur le film « Blackbird » m’a particulièrement intéressée. J’aimerais savoir si Anne-Marie Baron pense qu’il peut être vu par des élèves de 4ème ou en tout cas des extraits.

    En vous/la remerciant d’avance pour sa réponse,

    cordialement,

    Frédérique Colla

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