« Alceste à bicyclette », de Philippe Le Guay

philippe-le-guay-alceste-a-bicycletteQuelques remarques en préambule. Ce film aura peu de chance d’être primé aux Oscars d’Hollywood. Contrairement à The Artist, il est particulièrement généreux en dialogues et son contenu semble réservé à un public français – à la rigueur francophone.

Autre chose : il faut recommander avec insistance à tous les professeurs de lettres d’emmener leurs élèves voir le film. Même si Le Misanthrope n’est pas inscrit à leur programme, ils mesureront l’actualité de la pièce et la vraie nature du travail des comédiens  (y compris dans l’art de respecter les diérèses pour une bonne mesure de l’alexandrin).

Dernière observation préalable : il est possible de faire un film sur tous les sujets et sans recourir à des budgets démesurés. Celui-ci est construit sur une intrigue d’une extrême minceur et n’a pas dû engager des capitaux très importants. Il suffit de réunir quelques bons acteurs (ils sont tous excellents), de bénéficier d’un décor exceptionnel (la très photogénique île de Ré, hissée ici au rang de personnage) et de laisser, devant une caméra inspirée, se dérouler l’histoire.

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Une histoire simple…

 Une histoire fort simple : un acteur à succès, Gauthier Valence (Lambert Wilson), se rend chez un vieil ami, Serge Tanneur (Fabrice Luchini), qui a renoncé au théâtre pour le convaincre de remonter sur les planches et de jouer avec lui dans Le Misanthrope de Molière.

Deux questions vont soutenir la narration : l’ancien comédien qui vit retiré dans sa tanière acceptera-t-il de participer au projet ? Auquel des deux acteurs reviendra le rôle d’Alceste, l’autre devant se contenter d’interpréter Philinte, comparse présent seulement dans cinq scènes ? Une troisième question viendra compliquer l’argument de départ : sur quoi va déboucher la rencontre avec une jeune Italienne résidant dans l’île, la très piquante Francesca (Maya Sansa) ?

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Un petit bijou à trois ressorts…

 À partir de cette situation, Philippe Le Guay construit un petit bijou en développant très habilement trois ressorts : l’artistique, le psychologique, le social.

• La dimension artistique

Intérêt artistique d’abord, dans la mesure où nous pénétrons dans le monde des acteurs et que le support du film est constitué par un chef-d’œuvre du théâtre classique. Gauthier et Serge, les deux amis, représentent deux figures antithétiques du comédien : le premier est gâté par le succès, gagne confortablement sa vie, est fêté par le public. Le second, déçu par un monde qu’il juge artificiel et méchant, cultive sa solitude, son amertume et ne parvient pas à payer les réparations de la maison dont il a hérité. Le premier vit dans le présent et la réussite ; l’autre dans la nostalgie et le ratage. Un point commun pourtant les rapproche : leur nature de comédien, ce qui suppose, au négatif, une fâcheuse tendance au narcissisme, au cabotinage, au positif une approche humble des beaux textes qu’ils tâchent, avec ferveur, de servir. Au cours des répétitions, et par le miracle de la langue de Molière, tous leurs défauts s’effacent dans une métamorphose aux allures d’illumination.

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• La dimension psychologique

• De la dimension théâtrale, nous glissons ainsi vers une peinture psychologique. Réunis pour célébrer Molière (et l’art dramatique qu’il incarne), les deux personnages se divisent sur tout le reste. Au point qu’on pourrait presque reprocher à Philippe Le Guay d’avoir accusé le trait. Serge, vieil ours râleur et désabusé, ressemble à Céline retiré à Meudon parmi ses chats ; Gauthier, qui s’est fait la tête de Jean Marais, jeune premier irrésistible des années 1950, collectionne les succès féminins et tourne dans des séries télévisées larmoyantes.

Aucun n’est irréprochable, aucun n’est vraiment sympathique, et chacun, à tour de rôle, peut être odieux. L’envie est grande, alors, de superposer ce couple disparate à celui du Misanthrope : d’un côté Alceste, sincère, lucide, franc, coléreux, contradictoire ; de l’autre, Philinte, fidèle, loyal, pondéré, accommodant. Mais si, à certains moments, le double rapprochement fonctionne et nous autorise à lire le film comme une transposition moderne de la comédie de Molière, très souvent la distribution des rôles dérape, et chacun empiète sur le registre de l’autre – comme dans les « italiennes », quand chacun à son tour va jouer tantôt Alceste, tantôt Philinte. Un indice narratif confirme ce chassé-croisé : les promenades à bicyclette (et les chutes) qui révèlent les dispositions passagères de chacun et l’avantage provisoire de l’un sur l’autre.

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• La dimension sociale

Ce va-et-vient incessant fait de brouilles et de réconciliations nous conduit à la dimension sociale – domaine de prédilection du réalisateur si l’on se réfère à ses derniers films. Aucun de nos deux personnages n’est réellement en phase avec son temps, aucun n’est un acteur normal de la société. L’un a choisi de vivre seul dans une île (lieu des utopies qui rejoint le fameux « désert » où se retirera Alceste), loin des gens et des bruits du monde. Il n’a pas de téléphone portable, a remisé sa télévision dans un grenier, refuse de soigner son apparence et de jouer le jeu social ; enfin, il renonce à toute descendance en projetant une vasectomie.

L’autre a tous les atouts : il est beau et bien bâti ; il songe à acheter un moulin hors de prix, se prélasse dans une somptueuse maison prêtée par une amie, en attendant d’avantageuses propositions professionnelles entre deux signatures d’autographes. L’immersion inattendue dans ce monde clos de l’île le contraindra à découvrir le monde. Mais loin de saisir cette chance d’intégration, il s’appliquera à la gâcher : il boxe un chauffeur de taxi, quitte l’hôtel et son avenante propriétaire, et séduit la belle Italienne. Quant à l’autre membre du duo, Serge le bougon, il frôle l’amour mais n’est pas capable de le saisir.

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Les limites de la nature humaine

 Le message pourrait être le suivant : l’acteur est un être infantile ; à trop vivre sous les projecteurs, il perd le contact avec la réalité, il échappe aux préoccupations des « vraies gens ». Et si l’on prolonge : il faut, dans la vie courante (au XVIIe siècle comme au XXIe) une « vertu traitable » qui permet de composer avec les autres, de considérer avec indulgence leurs faiblesses.

Une réplique d’Alceste, sur laquelle bute obstinément le brillant Gauthier, a valeur d’avertissement. À Philinte qui s’indigne : « Vous voulez un grand mal à la nature humaine ! », le misanthrope répond : « Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine. » « Effroyable » et non « indicible », comme le répète par erreur le bellâtre ignorant des malheurs du monde. Ce que veut nous enseigner le cinéaste, c’est, à l’opposé de la « haine » revendiquée par Alceste, l’aptitude à l’écoute, à l’indulgence, à l’amour. Les personnages secondaires, fugitivement campés et tous imparfaits (parce que humains), sont là pour nous rappeler les limites de la « nature humaine ».

Ainsi ce film léger, intelligent, soigné, vrai bonheur de l’esprit, pose les fondements d’une possible transformation du monde à partir d’une attitude faite de compréhension, de tolérance, d’ouverture aux autres. Philippe Le Guay est-il assez optimiste pour croire possible une telle évolution ? La fin du film – que nous nous garderons bien de révéler – apporte un début de réponse.

                                                                                  Yves Stalloni

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• Molière dans les Archives de l’École des lettres

Molière mis en scène, un numéro de « l’École des lettres ».

Le théâtre à l’âge classique, un numéro de « l’École des lettres » coordonné par Martial Poirson.

Le théâtre, champ de bataille… deux soirées débat au Théâtre du Vieux-Colombier les 7 et 8 février 2013.

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Une réflexion au sujet de « « Alceste à bicyclette », de Philippe Le Guay »

  1. Alceste en bicyclette est un film pour les amoureux de Molière , de l’île Ré , des bicyclettes et des bons acteurs , un film bavard pour les amoureux du verbe . Il manque un peu de colonne vertébrale : on le dirait bricolé afin de réunir quelques beaux morceaux d’anthologie , l’utilisation de Lambert Wilson à contre-emploi est un régal , tout comme les moments féroces et comiques où s’affrontent deux bêtes de scène -Luchini ,très crédible en misanthrope aigri ,et Wilson plutôt dérangeant dans son rôle d’acteur mondain et populaire – . Les caricatures de la société du spectacle et de la société-spectacle –du consommateur crédule , grand amateur des séries télé de TF1 et des autographes de stars , au producteur cynique qui doit financer sa belle maison dans l’île,et fait tout ce qu’il faut pour –sont très divertissantes . En outre , c’est un tour de force que de tenir en éveil pendant 1heure 45 des spectateurs avec un scénario si mince et une quasi absence d’action .
    On passe un bon moment , le plaisir ne faiblit pas et pourtant il me semble qu’on reste sur sa faim : la représentation de la vie , si obsessionnelle quand on parle de théâtre , finit par prendre le pas sur cette dernière , qui affleure exclusivement quand Zoe ,actrice de film X dont on s’est demandé ce qu’elle venait « faire dans cette galère « lit le rôle de Célimène, et après ses balbutiements de lectrice inculte et maladroite, incarne si bien le désarrois de la jolie fille jetée en pâture aux charognards dans une société où l’argent sale n’existe pas , gamine gâchée par un monde qui profite d’elle , si bien , que même de grands habitués de la scène comme nos deux héros sont bouleversés devant ce visage enfantin qui se défait à mesure que le texte prend forme et nous renvoie à la profondeur de la pièce , son ambiguïté , sa cruauté . Ils ne feront rien pour Zoe malgré la sincérité de son talent , pas plus que les héros du Misanthrope pour Célimène . C’est là sans doute toute l’actualité de Molière : chacun pour soi . « Maudite galère ! »

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