« À la merveille », de Terrence Malick

120x160 Merveille FR 03-01-13Dès ses premières images et ses premières paroles en voix off, le film affiche son propos : l’amour est une seconde naissance que le cinéaste se met au défi de communiquer.

Des travellings latéraux très rapides nous immergent dans les couleurs célestes de la conscience amoureuse et nous font vivre au rythme de son émerveillement.

Des séquences par épisodes, constituées de séries de plans brefs, séparés par des ellipses et couchés sur de la musique, permettent d’exprimer le passage insensible du temps qui suspend son vol. Refusant toute narrativité par sa façon de désynchroniser voix et récit, le cinéaste entend ainsi privilégier le flux des émotions et la force des sensations.

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Traduire en images la poésie amoureuse de la Bible

Le décor surdéterminé du Mont-Saint-Michel devient alors le cadre du discours amoureux, essentiellement méditatif et réflexif, de Marina (Olga Kurylenko) qui vit une grande histoire d’amour avec Neil (Ben Affleck) entre la France et l’Oklahoma. La préposition « to » du titre To the Wonder peut indiquer aussi bien la direction de leur voyage que le dédicataire de l’œuvre : l’abbaye du Mont-Saint-Michel, lieu privilégié du souvenir heureux.

Elle est divisée en deux parties : l’abbatiale et la Merveille, où vivaient les moines, lieu emblématique de la sérénité et de l’extase, avec sa splendide architecture gothique, sa flèche au sommet de laquelle l’archange saint Michel terrasse la bête de l’Apocalypse, ses fûts élancés et son cloître, divinement éclairés par le cinéaste. Véritable Bible de pierre qui annonce le Livre, montré deux fois au cœur du film, pour mettre en abîme toute l’œuvre de Terrence Malick. Après l’Apocalypse dans Les Moissons du ciel (1978), la Genèse dans L’Arbre de vie (2011), il tente ici de traduire en images filmiques la poésie amoureuse de la Bible.

Le visage de Marina évoque d’emblée une Vierge de Bellini ou de Botticelli, image par excellence de la Renaissance italienne. Ses yeux en amande, sa grâce enfantine, ses cheveux ondulant au vent et la chorégraphie de ses pas de danse sont tout à fait picturaux. L’histoire d’amour si belle, mais vouée à l’échec, de cet homme volage et de cette étrangère qui va commettre l’adultère est d’emblée donnée comme allégorique.

La référence au prophète d’Israël Osée en explique le sens : Dieu lui a parlé en symboles et lui a enjoint de contracter une alliance avec une prostituée qui symbolise la souillure d’Israël, sa tendance à l’idolâtrie. Puis il devra lui pardonner sa faute pour prendre conscience de l’inconditionnalité de son amour, image de l’amour divin.

L’Épître aux Romains de Paul, également citée par le cinéaste, flétrit l’adultère, le péché, l’idolâtrie et incite l’Église de Rome au seul amour de Dieu, omniprésent et invisible.

Le réalisateur analyse, en retraçant l’aventure de Neil avec son amie d’autrefois, Jane (Rachel McAdams), et l’adultère de Marina, la tentation irrésistible de la faute diabolique (les deux femmes portent alors la même tenue, robe rouge et gilet noir), qui semble symboliser pour lui, comme pour Swedenborg, « l’état des âmes qui dans ce monde persistent à s’infecter d’affections terrestres ». Terrence Malick adopte le même style obscur et sans transitions que les prophètes ou les théosophes – Osée en particulier –, mais lui donne une grande fluidité pour appliquer le paradigme de la déception amoureuse à tout amour humain.

Une fois de plus, on ne peut que s’incliner devant son exceptionnelle capacité à traduire des émotions, des sentiments et des intuitions impossibles à verbaliser par une grammaire cinématographique qui lui est propre – contiguïté dans le plan, enchaînement d’une grande souplesse, mouvements de caméra aériens.

Un idéal de fusion mystique

Comme Osée décrivant non pas une histoire vécue mais l’histoire passionnelle des relations entre Dieu et son peuple, le Cantique des cantiques, ce chant de la nature et de l’amour, cette idylle baignée dans la vie pastorale décrit, en métaphores d’un érotisme brûlant, la relation d’amour entre la fiancée – Israël – et le fiancé – Yahweh.

Le christianisme y a vu l’image de la relation entre Jésus et l’Église. Malick, lui, décrit la faillite de tout amour humain, expérience unique forcément sensuelle dont la beauté, la force même fait la faiblesse. Fatalement limité car incapable d’atteindre la fusion idéale – qui implique à la fois les sens et l’âme –, tel qu’il a toujours été chanté par les poètes, il révèle son incomplétude face à l’amour absolu, l’amour divin, qui doit être la véritable visée des hommes. Toute la poésie biblique chante cette aspiration.

Les Psaumes, poèmes lyriques de louanges et d’actions de grâces exaltent les merveilles de la Création, comme le Psaume 111, par exemple. Ils réalisent un idéal poétique, fait d’inspiration sacrée, d’harmonie et de rythme, que Malick entend transposer à l’écran. Les premiers chrétiens dotaient même les Psaumes de pouvoirs merveilleux, d’après la tradition juive, plus encline aux rites et aux rituels. La Kabbale attribue à chacun des cent cinquante Psaumes ce que les Anciens appelaient une « merveille de Dieu ». Chantés un certain nombre de fois selon la grâce demandée au Seigneur, ils permettaient d’être en adéquation avec l’Éternel.

On comprend mieux la luxuriance des images du film, censées traduire celles de la poésie biblique, avec sa nature exubérante, sa riche flore, sa faune variée (les buffles, en particulier, comme dans le Psaume 92). Les plans aquatiques dominent (« Que la mer retentisse avec tout ce qu’elle contient, le monde et ceux qui l’habitent, que les fleuves battent des mains », Psaume 98, 7-8), exprimant les « avalanches de tendresse » ou l’amour qui submerge.

Le prêtre Quintana (Javier Bardem), à qui se confie Marina, tente désespérément, lui aussi, d’atteindre son idéal de fusion mystique. Sa vie est un combat contre lui-même, sa « nuit obscure » est celle de saint Jean de la Croix ; sa prière est celle de saint Patrick, véritable cuirasse de la foi : « Le Christ avec moi, / Le Christ devant moi, / Le Christ derrière moi, / Le Christ en moi, / Le Christ au-dessus de moi, / Le Christ au-dessous de moi, / Le Christ à ma droite, / Le Christ à ma gauche… »

Le nom de Malick renvoie à malakh, « ange », et à melekh, « roi », en hébreu et en araméen, langue de la communauté chrétienne assyrienne à laquelle le cinéaste appartient. On ne s’étonnera donc pas de l’entendre parler non seulement comme les prophètes et les apôtres, mais « Par la force des ordres des Chérubins, / Dans l’obéissance des Anges, / Dans le service des Archanges… » (prière de saint Patrick).

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Une symphonie filmée

Cette élégie inspirée, cette déclaration d’amour nostalgique à la femme – ange et démon – et à la nature divine relève d’un cinéma contemplatif dont Terrence Malick est le chef d’école. Un cinéma de la sensation pure et de l’extase mystique. Aucun compromis, aucune concession au goût dominant ne viennent altérer la sincérité de son art qui donne libre cours à ses fantasmes, à ses souvenirs personnels, et applique les données de sa philosophie – présence au monde heideggerienne, philosophie de la nature de Spinoza ou de Schelling –, en suivant une ligne esthétique d’une extrême rigueur.

L’image du chef opérateur Emmanuel Lubezki est d’une exigeante et bouleversante beauté. Le montage – qui mobilise toute une équipe – est déterminant pour obtenir cette coulée de sensations. Mais cette symphonie filmée est surtout le résultat d’une harmonie parfaite entre l’image et la musique ; la bande-son, composée par Hanan Townshend d’après une grande variété d’œuvres à tonalité mystique et onirique – Berlioz, Wagner, Dvorak, qui a inspiré Le Nouveau Monde (2005), Gorecki, la Barcarolle de Tchaïkovski, mais aussi le Cosmic Beam de Francesco Lupica, utilisé par le cinéaste dans tous ses films depuis La Ligne rouge (1998) – sublime la mise en scène pour en faire jaillir l’émotion.

L’ambition immodérée de ce cinéma qui se lance à la recherche de l’absolu, son interrogation sur la disproportion de l’amour terrestre et de l’amour divin en font une expression à part, unique dans la production mondiale actuelle. Film lyrique, sensoriel, mystique, à la limite de l’hermétisme, À la merveille relève d’une poésie métaphysique et d’une esthétique du sublime confinant à l’abstraction qui seront peu goûtées du grand public mais raviront les inconditionnels de Terrence Malick.

Anne-Marie Baron

 

 The Tree of Life – « L’Arbre de vie » –, de Terrence Malick, Palme d’or du festival de Cannes.

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