« Pater », d’Alain Cavalier

Trois films sur le pouvoir étaient présents à Cannes, La Conquête, de Xavier Durringer, L’Exercice du pouvoir, de Pierre Schoeller et Pater, d’Alain Cavalier. Les deux fictions politiques avaient l’avantage de la reconstitution, qui mêle les faits connus à des scènes imaginaires. Des acteurs y incarnent les personnages historiques, et toute la grammaire des plans et mouvements de caméra y coexiste avec le respect de la vérité attestée des décors et des costumes, de manière à obtenir cette « suspension de l’incrédulité » qui, pour Coleridge, crée l’illusion de réel. Alain Cavalier, lui, ne cherche pas du tout à créer une telle illusion.

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Un film plein d’esprit sur la frontière entre la fiction et le réel

Spécialiste de l’autobiographie, le cinéaste a inventé son propre mode de production et de tournage, parfaitement indépendant grâce à la vidéo. Poursuivant sa démarche, esquissée dès 1976 dans Le Plein de super, road movie inspiré et coécrit par ses acteurs, il a réalisé Le Filmeur (2004), autofiction d’un couple au quotidien, puis Irène (2009), film mélancolique d’un homme solitaire sur la disparition de sa compagne. Avec Pater, il ne sort de la sphère de l’intime que pour mieux y demeurer, en se mettant en scène à l’intérieur d’un appartement face à l’acteur Vincent Lindon.

Les deux hommes se connaissent et s’estiment depuis longtemps. Se filmant l’un l’autre dans leur vie de tous les jours, grâce à la légèreté et l’intimité de la petite caméra HDV chère à Alain Cavalier, ils interprètent à la fois leurs propres rôles et des personnages de fiction, un président de la République et son premier ministre, en laissant libre cours à l’improvisation.

Liés par l’amitié, presque comme fils et père, ils mangent et boivent ensemble en discutant du projet et de sa mise en scène. Cavalier commence par endosser son costume, un complet veston assez cher qu’exige son rôle, et une cravate. Il doit ainsi se mettre dans la peau du président choisissant son premier ministre. Et nous voilà embarqués dans un film plein d’esprit sur la frontière entre la fiction et le réel. Alain Cavalier et Vincent Lindon s’amusent donc à jouer des hommes politiques. Mais il y a dans leur démarche une recherche authentique de solutions aux problèmes de la France. Le ministre suggère par exemple l’instauration d’un salaire maximum symétrique du RMI. Mais aussi l’obligation de restituer la Légion d’honneur lorsque l’on décide de quitter le pays. Ou la tolérance zéro pour des élus qui détourneraient ne serait-ce qu’un euro.

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On se prend soudain à rêver d’un autre monde politique

Sans se prendre au sérieux, mais sans sous-estimer l’importance de ce dont ils débattent, deux hommes de bonne volonté prennent à bras le corps la responsabilité de sauver leur pays. Lindon commence presque à y croire, en endossant son costume comme un enfant se déguise en cow-boy :

« J’ai l’impression que je peux vraiment être premier ministre. Si je suis bien entouré, si je choisis les bonnes personnes, si j’ai la bonté en moi, si j’ai du bon sens, que je sais trier les bonnes et les mauvaises idées. »

Et on se prend soudain à rêver d’un autre monde politique, où les hommes d’État seraient vraiment à la recherche du bien public, au lieu de ne penser qu’à leur carrière, où ils seraient amis et alliés entre eux en vue d’un idéal commun et où leurs réformes auraient pour seul objectif l’intérêt collectif. C’est pourquoi, sans en avoir les apparences, Pater s’avère un grand film politique, vraiment engagé, comme s’il parlait au nom de tous les hommes qui réfléchissent au destin de leur pays.

Le président parle de son premier ministre comme le metteur en scène de son acteur, dans un échange de rôles émouvant. Ou comme un père de son fils. Et avec cette paternité, spirituelle à tous les sens du terme, la politique devient métaphore de la vie, de ses espoirs déçus, de ses échecs inéluctables et du décalage inévitable entre réel et utopie.

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Une mise en abîme géniale et une école de vie

Avec une liberté juvénile, une énergie et un humour inébranlables, cet homme de quatre-vingt ans, fidèle à ses méthodes, a tenu à réaliser plus un journal de tournage ou un « carnet de campagne » qu’un film proprement dit. Ce film fictif en train de se faire explore une fois de plus les possibilités du cinéma à son échelle, modeste et incroyablement ambitieuse. Du cinéma personnel, familial, au plus près des êtres. Par une mise en abîme géniale, une simple conversation à bâtons rompus nous plonge à la fois au cœur du processus de création et au cœur de la réflexion sur le politique. Ce jeu vertigineux entre différents niveaux de réalité fait l’intérêt de Pater, film subtil et profond, dans lequel un sujet à la mode en ces temps d’élections primaires et secondaires – l’exercice du pouvoir –, prend toute son ampleur philosophique.

Nous sommes presque devant un dialogue platonicien, Le Politique, par exemple, développement sur la législation et sur la liberté du législateur, véritable médecin de la société, qui doit s’adapter à chaque instant à l’évolution du peuple, mais savoir lui imposer les mesures indispensables.

Le film d’Alain Cavalier s’avère en effet une école de vie, une maïeutique qui peut sans doute plus pour faire évoluer les mentalités que n’importe quelle reconstitution en costumes. Au spectateur de former son propre jugement, à partir de l’échange passionné et passionnant entre ces deux hommes qui sont à la fois des personnes, des emplois, des rôles, des personnages.

Anne-Marie Baron

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