« Les Neiges du Kilimandjaro », de Robert Guédiguian

Dans cinquante ans, en supposant que le cinéma, tel que nous le connaissons, existe toujours, nos descendants regarderont les films de Robert Guédiguian comme des témoignages sur les difficultés de la vie des gens modestes au début du XXIe siècle.

Un peu comme nous cherchons à retrouver les particularismes sociologiques des années 50 dans les films du néo-réalisme italien, tel Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1948) auquel Les Neiges du Kilimandjaro peut, en dépit de différences notables, faire penser.

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Un cinéma réaliste

Ce film, dont parle avec finesse Anne-Marie Baron dans une chronique sur ce site, où elle le rapproche de celui du Finlandais Aki Kaurismaki, Le Havre, pourrait bien être le meilleur du cinéaste marseillais, sinon son chef d’œuvre. Au point de nous faire oublier le très attachant Marius et Jeannette de 1997. Cette réussite tient à la conjonction de trois ressorts dramatiques : le réalisme, l’émotion, les idées.

Le réalisme d’abord. Chez Guédiguian, les personnages font la lessive et les courses au supermarché ; ils écossent les haricots et nettoient les oignons. Les enfants s’efforcent d’apprendre les tables de multiplication, mais préfèrent la plage à l’école. Les grands-parents s’occupent d’eux pour meubler leur retraite entre une partie de contrée et un bricolage familial. Les jeunes couples peinent à payer les traites de la maison, se querellent avec leurs vieux parents et s’attachent à sauvegarder un précaire équilibre conjugal.

Les ouvriers, jeunes et moins jeunes, ont compris qu’à l’ère de la mondialisation le militantisme syndical ne parviendrait plus à sauver leurs emplois. On en est réduit à se retrouver en famille autour du barbecue, agrémenté de pastis et de tiramisu. En toile de fond la ville dispense ses mirages (symbolisés par des bateaux qui entrent ou sortent du port) et ses frustrations (les tentations marchandes qu’on ne peut s’offrir). Tout cela est juste, discret, délicat, authentique.

Cette quotidienneté banale serait fade ou terne si elle n’était sauvée par de grands moments d’émotions que le réalisateur réussit à rendre de façon pudique, sans pathos ni emphase. Des émotions simples : celle d’un couple uni qui, malgré trente ans de mariage, continue à partager valeurs et sentiments ; celle de vieux amis, un peu parents, que ni le temps ni les épreuves n’arrivent à séparer ; celle de la joie qu’il y a à recevoir un cadeau collectif, et de la terreur qu’on éprouve face à des braqueurs, fussent-ils amateurs. Celle du rêve d’un ailleurs – la Tanzanie, ses animaux et ses montagnes légendaires – opposés aux plaisirs d’un ici – L’Estaque, ce quartier de Marseille devenu, par le talent d’un réalisateur, un lieu mythique où règnent, pour un temps encore, la fraternité et la tradition.

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Une réflexion politique

Mais Guédiguian, homme de conviction, veut bien célébrer la joie de vivre ou les coups durs, peindre la réalité contrastée du quotidien, mais ne saurait renoncer à proposer une réflexion politique. Il le fait ici non en nous imposant un message univoque ou manichéen, ainsi qu’il a pu le faire dans certains de ses précédents films, plutôt en exhibant des doutes, comme si, en avançant en âge et à l’heure des bilans, le dogmatisme idéologique se révélait inapte à expliquer la complexité du monde.

De là une série de questions, furtives mais pressantes, que soulève le film : quel destin pour des ouvriers à l’heure des délocalisations et de la désindustrialisation ? Quel avenir pour la jeunesse tentée par des biens alléchants mais privée des moyens de se les procurer ? Quelle fidélité à un passé de rebelle, quand, après cinquante ans, on aspire à un repos menacé d’embourgeoisement ? Que reste-t-il de la lutte des classes en temps de crise, économique, culturelle, sociétale ?

Quelle actualité pour la parole d’un Jaurès quand la futilité vient camoufler la misère ? Quelle sanction pour un délinquant minable réduit à voler pour payer un loyer et offrir le Quick à sa voisine ? Et, plus généralement, comment conserver aujourd’hui, alors que les outils conceptuels d’hier ne fonctionnent plus, un idéal de générosité nourri d’esprit libertaire ?

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Une dimension tragique

Là se situe la dimension proprement tragique du film de Robert Guédigian. Le dilemme qui se pose  à Marie-Claude et Michel (Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin, admirables, comme l’ensemble de la distribution) est de la même nature que les douloureuses hésitations dans lesquelles se débattaient Œdipe ou Rodrigue. Quel que soit le choix retenu, ils seront perdants. Traîtres à leur classe ou à leur âge.

Par chance, Hugo et son poème Les Pauvres gens offrent au cinéaste une sortie honorable qui concilie les dimensions réaliste, sentimentale et idéologique. Le salut vient du cœur, et la compassion face à la souffrance enfantine rachète les fautes. L’enfant sauve l’homme comme le proclamaient, entre autres, Péguy, Bernanos ou Saint-Exupéry. Le sourire de Jules et Martin, au moment de l’épilogue, restitue les héros dans leur dignité  et allume un espoir. Un espoir, mais pas une promesse. Car les lendemains, loin de chanter, seront difficiles. Ce film nous donne du bonheur, mais ne nous cache ni le trouble des consciences ni la violence de la vie moderne.

Yves Stalloni

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