« Le Havre », d’Aki Kaurismaki et « Les Neiges du Kilimandjaro », de Robert Guédiguian

Deux films à sujets très voisins sortent en même temps. Ils prônent la solidarité et l’entraide sociale.

Ils sont tous deux réalisés et situés en France, l’un à Marseille par Robert Guédiguian, l’autre au Havre, bien que son auteur, Aki Kaurismaki, soit finlandais.

Même générosité, même appel au cœur, et pourtant des traitements très différents. 

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« Le Havre », d’Aki Kaurismaki

Aki Kaurismaki est le cinéaste des hommes sans passé mais pleins d’espoir, qui arpentent le pavé pour tenter de lutter contre l’indifférence générale et la mécanique sans visage de la société. Après sa trilogie finlandaise, Au loin s’en vont les nuagesL’Homme sans passé et Les Lumières du Faubourgil a choisi Le Havre, dont la poésie lui a parlé, pour traiter du sort des migrants qui quittent leur pays pour se réfugier en Europe. Il y a trouvé, dit-il, une atmosphère ouvrière, des dockers et un vieux port. Musicalement, c’est à ses yeux le Memphis français et le chanteur Little Bob serait l’Elvis du rock’n’roll hexagonal.

Le Havre est donc le principal personnage de son film, avec ses petites gens qui forment une sorte de microcosme protecteur. C’est dans cette ville qu’il imagine une fable réaliste, nostalgique de la France des années 40 à 60 et du cinéma de Carné, qui y tourna Quai des brumes. Histoire contemporaine cependant, puisque le protagoniste Marcel Marx, écrivain reconverti en cireur de chaussures et marié à la douce Arletty, découvre un jour un gamin de couleur tout juste échappé d’un container échoué sur le port. Voué à la clandestinité, l’enfant cherche à gagner l’Angleterre. Marcel va l’y aider – malgré l’hospitalisation de sa femme atteinte d’un cancer – grâce à l’aide active de ses voisins.

L’intrigue, on le voit, est simple, le cinéaste la traite à son habitude de façon minimaliste. Très peu de dialogues, les regards disent tout, les gestes sont éloquents. Le film est dominé par la personnalité d’André Wilms, impressionnant de calme et de maîtrise de soi dans les plus fortes émotions. Kati Outinen est tout aussi retenue et laconique. Kaurismaki met en scène une France fantasmée, aux intérieurs fétiches empruntés aux années 50-60 – zincs de bistrots, vieux téléphones, juke-box, flippers –, où les personnages sont baptisés Becker (comme Jacques), Roberto (comme Rossellini) ou Arletty, tandis que des mythes vivants comme Pierre Étaix ou Jean-Pierre Léaud jouent les utilités. Dans ce décor surdéterminé, le héros organise, avec énergie et efficacité, une sortie du territoire sous les yeux du commissaire de police, incarné par Jean-Pierre Darroussin.

Avec une grande tendresse, qui préfère les actes aux mots, et sans mièvrerie aucune, le cinéaste a le talent de nous offrir une double réalité : la réalité poétique et utopique qui nous est montrée et la réalité plus dure, suggérée mais aussitôt escamotée. Qu’Idrissa parvienne à gagner Londres ou non, qu’Arletty survive à sa chimio, là n’est pas la question. Ce cinéma impose sa vision et sa morale, plus fortes que la vérité.

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« Les Neiges du Kilimandjaro », de Robert Guédiguian

Robert Guédiguian, lui, est moins sobre, quoique tout aussi utopiste. C’est qu’il est de Marseille et filme des gens qui parlent beaucoup, avec l’accent, et agissent tout autant. On retrouve dans Les Neiges du Kilimandjaro – qui emprunte son titre à la chanson de Pascal Danel – la fine équipe, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, et le même quartier de l’Estaque, où le réalisateur est né et d’où il jette une regard ému sur son passé de militant.

Son cinéma en a fait un haut lieu de la lutte des classes et de la fidélité sans faille des copains d’abord. Brecht, mais aussi Duvivier et Pagnol sont ses maîtres. Il y a tourné et situé nombre de ses films, dont Dernier été (1981), chronique du désœuvrement de jeunes sans emploi, Marius et Jeannette (1997), histoire d’une mère élevant seule ses deux enfants, et À l’attaque ! (2000), où une famille de garagistes kidnappait un patron.Vieillissant ensemble de film en film, ses personnages, à cinquante ans, sont-ils devenus des bourgeois ? Michel et Marie-Claire auraient bien gagné des soirées paisibles à boire l’apéro sur leur terrasse. Les voilà confrontés au chômage et au doute. Leur tribu leur offre une fête d’anniversaire, une cagnotte et deux billets d’avion pour la Tanzanie. Mais deux hommes masqués les agressent, s’emparent des billets et des cartes bancaires, choc d’autant plus violent que l’un des « voyous » est un jeune ouvrier licencié en même temps que Michel.

Dans un poème mythique de La Légende des siècles, « Les pauvres gens », Victor Hugo évoque la misère et la mort de la femme d’un pêcheur parti en mer, qui laisse seuls deux enfants en bas âge. Qui n’a récité « Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close » ? Robert Guédiguian y a puisé l’idée de son film : après le traumatisme, la révolte, une plainte déposée et la tentation de la violence physique, le couple dévalisé découvre que son agresseur élevait seul ses deux petits frères. Que vont devenir les enfants pendant qu’il sera en prison ? D’un même mouvement le mari et la femme prennent leur décision : « Les voilà ! » Larmes garanties. Le film doit beaucoup au jeu affectif et nuancé d’Ariane Ascaride et de Jean-Pierre Darroussin. Il y a bien « quelque chose qui rayonne » dans notre présent obscur.

Dans ces deux films, si différents et si proches, celui du nordique et celui du méridional, on trouve la même bonne conscience politique du « peuple de gauche », un commun appel à la solidarité humaniste, un talentueux hommage au réalisme poétique des Prévert et des Carné. Malgré l’opposition des tempéraments,  une esthétique consciente – résolument sobre ou plus démonstrative – réussit à ne pas se laisser gâter par les bons sentiments, comme c’est trop souvent le cas. Le Havre et Les Neiges du Kilimandjaro se voient avec plaisir et émotion. La grande veine populaire a encore de beaux jours devant elle.

Anne-Marie Baron

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