« La piel que habito », de Pedro Almodovar

« La piel que habito », de Pedro AlmodovarAdapté d’un roman de Thierry Jonquet (Mygale, Gallimard, « Série noire », 1984), le dernier film de Pedro Almodovar nous fait pénétrer dans le laboratoire d’un apprenti sorcier moderne, le docteur Ledgard – allusion à Edgar Poe ? –, spécialiste en thérapie génique. Son domaine de prédilection est la peau humaine, qu’il essaie de perfectionner, en la rendant plus solide et moins vulnérable aux attaques extérieures, sans prévoir les implications de cette recherche.

Il a d’abord essayé de régénérer la peau de sa femme, brûlée gravement dans un accident, mais celle-ci n’a pas eu le courage de regarder le résultat. Il veut ensuite soigner sa fille, traumatisée par la mort de sa mère puis violée, sans parvenir à l’endurcir moralement. Elle en meurt. Seule la vengeance va pouvoir satisfaire à la fois sa rancœur et son ambition immodérée de rivaliser avec la puissance créatrice. 

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Le mythe de Pygmalion et Galatée revisité

Il a d’abord essayé de régénérer la peau de sa femme, brûlée gravement dans un accident, mais celle-ci n’a pas eu le courage de regarder le résultat. Il veut ensuite soigner sa fille, traumatisée par la mort de sa mère puis violée, sans parvenir à l’endurcir moralement. Elle en meurt. Seule la vengeance va pouvoir satisfaire à la fois sa rancœur et son ambition immodérée de rivaliser avec la puissance créatrice.

Se prenant pour Dieu, comme tout créateur – et Dieu sait qu’Almodovar n’est pas exempt de cette faiblesse, on l’a vu dans Los Abrazos rodos (Étreintes brisées, 2009) –, il va créer un être ou plutôt le transformer selon ses désirs en une créature de rêve. Le remodelant centimètre par centimètre, il réédite le corps et le visage de son épouse chez cette créature qu’il nomme symboliquement Vera (la « vraie »), et en retombe éperdument amoureux.

Le mythe de Pygmalion et Galatée est ici astucieusement revisité à la lumière des progrès de la génétique moderne, thème abordé dès 1960 dans le film italien d’Anton Giulio Majano, Atom age Vampire (Le Monstre au masque). Mais le chirurgien d’Almodovar ne devient pas vampire pour autant ; il n’est un monstre qu’en action et conserve jusqu’au bout la séduction d’Antonio Banderas. Le cinéaste sollicite également la peinture, à laquelle le médecin semble attribuer le même pouvoir magique qu’au XVIe siècle, où elle est censée accroître le désir et où on recommandait d’accrocher de belles nudités, hommes ou femmes, dans les chambres à coucher des époux.

Deux immenses Vénus du Titien décorent un mur, à l’entrée de son cabinet et des toiles surréalistes ornent sa chambre, sans doute pour lui servir de modèles et de stimulants. Quant à la sculpture, c’est Louise Bourgeois qui l’inspire, avec ses extraordinaires poupées de chiffons, faites de pièces cousues ou tricotées, véritables morceaux de peau attachés ensemble par des points de suture.

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Une méditation sur l’impossibilité de dissocier peau et individu

L’univers d’Almodovar est reconnaissable aux étranges rapports qui unissent une fois de plus mères et fils – fous ou transsexuels –, père et fille – aimée et manipulée. Comme si le cinéaste n’avait pas fini de régler ses comptes à la famille en en inventant toujours de nouvelles formes. Quant au fantasme, si magnifiquement mis en scène dans Habla con ela (Parle avec elle, 2002) de posséder un corps inerte et d’en faire l’objet de ses désirs, il continue à le hanter et prend ici la forme de la chirurgie transgénique.

Mais ce film est surtout une méditation sur l’impossibilité de dissocier peau et individu. Loin d’être un vêtement ou un habitacle que l’on peut quitter à volonté, comme le souligne le titre, la peau est l’homme même. Le Moi-peau, défini par Didier Anzieu, trouve ici une remarquable application. Ce fantasme infantile d’une peau commune à la mère et à l’enfant, barrière protectrice, lieu et moyen primaire d’échange, succède au fantasme intra-utérin, c’est-à-dire au désir de retour au sein maternel.

Peu à peu chez l’enfant, le fantasme du Moi-peau s’efface, faisant place à la reconnaissance que chacun a sa propre peau et son propre moi, mais l’absence de ce stade intermédiaire entre le fantasme intra-utérin et l’accession à l’indépendance – liée à l’indifférence de l’entourage nourricier – provoquerait des catastrophes psychiques.

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Des obsessions à l’ombre tutélaire des grands mythes fondateurs

La piel que habito est le récit de ces catastrophes, infligées une à une au spectateur à travers péripéties tragiques ou grotesques et chocs esthétiques. De la grâce veloutée de la Vénus d’Urbino à l’irruption burlesque de l’homme tigre, la peau fournit au cinéaste un noyau fantasmatique de choix ; car cette peau miraculeuse que fabrique le chirurgien pour préserver celle qu’il aime conjure à l’évidence ses fantasmes traumatiques de peau brûlée, arrachée, blessée, vouée à l’usure rapide.

Le film oscille du rêve narcissique d’une égide maternelle bénéfique qui rendrait tout-puissant et invulnérable, au fantasme masochiste d’un cadeau empoisonné de la mère dont le but maléfique serait d’arracher à l’enfant son propre moi-peau, pour rétablir la peau commune, avec la dépendance qui en découle. Inséparables de leur mère (excellente Marisa Parédès !), les hommes du film sont la vivante illustration de cette influence maternelle.

Corps-objet, peau réparée, sexe trafiqué, identité clonée ou métamorphosée, création peaufinée, Almodovar parcourt la gamme de ses obsessions à l’ombre tutélaire des grands mythes fondateurs, immortalisés par les beaux arts et la littérature. Sa mise en scène nous entraîne dans son sillage, nous soumettant aux mêmes violences thématiques, formelles, chromatiques et rythmiques. Du grand art !

Anne-Marie Baron

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• Voir également la critique du film par Yves Stalloni.

2 réflexions sur « « La piel que habito », de Pedro Almodovar »

  1. Après une critique si belle et si profonde, on serait impardonnable de ne pas aller voir ce film.

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