« Bruegel, le moulin et la croix », de Lech Majewski

D’après le tableau de Pieter Bruegel l’Ancien Le Portement de Croix (1564) et les commentaires de Michael F. Gibson, critique d’art et historien (2001), le photographe, poète, écrivain, peintre et scénariste polonais Lech Majewski imagine un récit mettant en scène des personnages du tableau et son auteur, grâce aux techniques numériques les plus sophistiquées.

Ce film, originellement destiné à être montré dans les musées, a fait une entrée remarquée dans la programmation pour grand public.

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Pourquoi ce succès ?

D’abord sans doute parce que le genre est difficile, mais compte de belles réussites comme celle-ci. Il est toujours passionnant de voir expliquer un tableau à l’écran, surtout une œuvre aussi foisonnante que celle-ci, dont le nombre de personnages rend difficile le déchiffrement. Ensuite parce que, dès la première séquence, est mis en place le parallèle entre la mise en scène cinématographique et celle de la gigantesque fresque-installation où, sur le principe du tableau vivant, sont habillés, installés et figés dans leurs poses les personnages destinés à figurer sur la toile. Tandis que le peintre s’introduit sur le plateau comme metteur en scène donnant ses instructions aux costumiers.

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Une méditation sur l’art et l’histoire

Le film reconstitue dans toute sa dureté la vie quotidienne en Flandre au moment crucial de son histoire où elle est occupée par les milices espagnoles obéissant à l’Inquisition : les hommes y sont roués ou crucifiés, les femmes enterrées vivantes. Cherchant l’inspiration, Pieter Bruegel observe et croque ses compatriotes qui vivent avec insouciance et se rendent aux exécutions comme au spectacle.

Il regarde aussi la nature qui va lui servir de cadre et scrute le travail de l’araignée tissant sa toile à partir d’un point central. Comme elle, il imagine une œuvre centrée sur un motif – le Portement de croix du Christ – mais où la profusion des groupes juxtaposés ou superposés noie et dissimule cette scène centrale. Car selon lui, la foule, accaparée par les spectacles offerts aux badauds, ne voit jamais les événements importants qui se déroulent sous ses yeux.

Ce film méditatif et presque muet n’est tiré de son silence que par quelques mots des principaux modèles dont la vie est brièvement suggérée. Tandis que le peintre, interprété de façon impressionnante par Rutger Hauer, explique sobrement à son commanditaire (Michael York) ce que peut une œuvre d’art à la fois profane et sacré, explications à peine suggérées par l’artiste, à moitié conscient du sens de son œuvre, comme tout créateur, dépassé par sa création : les deux axes dressés autour du piton rocheux sur lequel se dresse un moulin, représentent à gauche l’arbre de vie de la Genèse et à droite l’« arbre de mort » qu’est la roue des supplices. Tout est symbole dans ce tableau. La croix, bien sûr, et le moulin, dont le meunier serait Dieu.

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La symbolique de la roue

On peut ajouter à l’interprétation de Gibson que la roue est un symbole d’une grande richesse qui renvoie à la forme du cosmos, à la marche du temps, à l’Écriture et à l’homme. Cet instrument de torture renvoie aux roues du char d’Ézéchiel, faites de chrysolithes et pleines d’yeux. Roues de vie, faites pour véhiculer la divinité et non pour être fixées au bout d’une perche et tuer.

La roue elle-même est le symbole de la parole de dieu, comme le moulin, assimilé à la roue chez certains pères de l’Église, figure, par sa meule supérieure, le Verbe de Vérité. Dieu est donc omniprésent sur la toile, faisant de cette comédie humaine grouillante de personnages colorés et gesticulants une divine comédie.

Majewski, lui, donne à son film une signification historique précise, puisque ce sont les soldats espagnols qui poussent le Christ recrucifié ; une valeur esthétique, par la beauté plastique née de sa maîtrise des couleurs, de son travail sur la lumière, de son sens de la mise en scène. Mais surtout la symbolique sous-jacente qu’il dévoile confère à son œuvre un sens métaphysique, la vision d’une humanité inconsciente entre les mains de Dieu, qui transcende l’Histoire.

Anne-Marie Baron

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• « Le Portement de croix« , de Pieter Bruegel (1564).

• L’histoire des arts à l’école, au collège et au lycée dans l’École des lettres.

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